Inférence à la meilleure explication... ou à l'explication favorite ? (1/3)

Publié le par Miky

Qu’est-ce que l’inférence à la meilleure explication ?

L’inférence à la meilleure explication (IME), encore connue sous le nom d’abduction, de raisonnement abductif, de rétroduction, de raisonnement rétroductif, ou encore de raisonnement par hypothèse, est une des trois formes de raisonnements révélées et reconnues par le philosophe pragmatiste Charles Sander Peirce, avec l’induction (raisonnement inductif ou généralisation) et la déduction (raisonnement déductif).

Elle a la forme logique suivante :

q

p => q

_______

p

A la base : un constat bizarre.

q est une proposition correspondant à un état du monde constatable mais (au moins provisoirement) inexpliqué (selon les standards scientifiques). Il peut s’agir de quelque chose de véritablement étonnant, ou simplement d’inhabituel, qui dévie un tant soit peu du cours naturel et normal des choses. Ainsi, un témoignage d’apparition de la Vierge Marie ou une observation d’OVNI peuvent constituer des candidats valables pour une IME. Mais un simple mal de gorge dont on cherche la cause (il peut y en avoir plusieurs possibles : grippe, coryza, égosillement, etc.) ou un vol par effraction dont on cherche l’auteur (il peut y avoir plusieurs suspects et mobiles potentiels) peuvent aussi donner lieu (et dans les faits donnent souvent lieu) à des IME. En revanche, ce qui est régulier, prévisible, normal, habituel, naturel, commun, ordinaire, etc. n’est pas le genre de chose où l’IME intervient en général, car ce qui est ainsi n’a généralement pas besoin d’être expliqué. Je me donne un coup de marteau sur les doigts, j’éprouve de la douleur. Le lien entre les deux est évident. Je sais, par induction, que se donner un coup sur les doigts fait mal. Je m’attends donc à ce que ce coup me fasse mal. Si en revanche, après m’être donné un coup de marteau sur les doigts je n’avais ressenti aucune douleur, c’est là que cela aurait été étonnant, que je me serais posé la question « pourquoi ? », et que j’aurais passé en revue diverses hypothèses à la recherche de celle qui me fournirait la « meilleure explication ».

Les critères de choix de l’hypothèse.

p => q est une règle d’inférence déductive qui énonce que si la proposition p est vraie, alors la proposition q est elle-même vraie. Le choix de la proposition p ne se fait pas n’importe comment.

L’hypothèse doit être probable.

Plusieurs propositions pi peuvent être telles que pi => q. Ainsi, la proposition suivante : « Félix est tout mouillé », pourrait s’expliquer de différentes manières : « Félix s’est roulé dans une flaque d’eau », « Félix a été dehors lorsqu’il pleuvait », « Félix est tombé dans le ruisseau », « Un enfant s’est amusé avec un pistolet à eau sur Félix », « Félix s’est trouvé d’un seul coup mouillé suite à une formule magique prononcée par une sorcière », etc. Il faudra donc des critères pour départager les différents pi. Il pourra s’agir de critères d’élimination ou de critères d’élection, et on mesurera le degré d’adéquation des pi à ces critères, afin de les hiérarchiser en probabilité. Ce sont les pi dont la probabilité sera la plus haute qui seront retenus comme meilleures explications p du fait décrit par q.

Quels critères choisir ? En général, les critères adoptés dérivent d’une certaine théorie de la vérité. En pratique, dans le cadre des sciences, il s’agit principalement d’un critère empirique. Parmi toutes les explications possibles, les explications les plus proches des théories déjà validées expérimentalement seront favorisées. Ensuite, parmi toutes les explications restantes, ce sont celles qui seront les plus en adéquation avec le contexte particulier étudié qui seront retenues. Par exemple, supposons que je me sois fait mordre par un animal. L’analyse de la morsure indique comme hypothèse de vraisemblance maximale qu’il s’agit d’un ours. Mais un ours de quelle couleur ? L’ours brun et l’ours blanc sont tous deux des races d’ours existantes. Mais selon que je me trouvais par exemple dans les Pyrénées, ou au Groenland, l’hypothèse d’un ours brun ou respectivement d’un ours blanc sera plus probable, et constituera par conséquent une meilleure explication.

Si une nouveauté, par rapport à ce qui est déjà connu, est apporté par l’hypothèse, alors on peut se trouver dans un cas intéressant de découverte. Mais pour cela, il faut encore que l’élément nouveau apporté puisse être connu, c’est-à-dire, si l’on se place toujours dans le cadre des sciences, qu’il soit vérifiable expérimentalement, puis effectivement vérifié. Ce processus de vérification d’une hypothèse nouvelle apportée par une abduction porte le nom de méta-abduction.

L’hypothèse doit rendre probable.

Ensuite, il faut que p=>q ait un caractère véritablement contraignant, sinon strictement, au moins en termes de probabilités. Admettons que je tombe sur un album de Kraftwerk en pleine forêt amazonienne. C’est assurément un événement inattendu. On pourrait vouloir proposer comme explication : « Dieu a fait apparaître cet album de Kraftwerk en pleine forêt amazonienne ». Il est clair que si Dieu existe et est tout-puissant, il peut faire apparaître un album de Kraftwerk en pleine forêt amazonienne. Mais a-t-il de bonnes raisons de le faire plutôt que de s’abstenir ? S’il n’est pas un tant soit peu plus probable que Dieu (s’il existe) fasse apparaître un album de Kraftwerk dans la forêt amazonienne qu’il n’est probable que cet album se trouve là par pur hasard, alors manifestement, mon explication n’en est pas une, car elle n’apporte rien de plus par rapport à l’hypothèse du hasard. Une bonne explication, en matière d’IME, c’est une proposition qui, si elle est vraie, rend moins bizarre le fait que l’on cherche à expliquer.

Récapitulatif.

Conclure p va nécessiter plusieurs choses :

-                          q doit être un fait qui sort de la normale, et requiert par conséquent une explication ;

-                          p=>q (ou au moins : p augmente la probabilité de q) ;

-                          p est, de toutes les hypothèses envisageables, une de celles qui disposent de la plus grande probabilité en fonction du contexte, c’est-à-dire :

§         la probabilité intrinsèque de p est parmi les plus hautes ;

§         la probabilité extrinsèque de p est parmi les plus hautes.

Remarques.

A l’issu d’une démarche d’IME, il se peut que l’on n’obtienne pas une seule, mais plusieurs meilleures explications ex aequo. Il sera alors impossible de trancher sans apport d’informations nouvelles.

Il est à noter qu’en sciences, si deux théories ont un contenu empirique identique, alors elles sont considérées comme identiques. Le choix de l’une ou de l’autre relèvera alors d’une simple préférence de formulation sans incidence sur le contenu de vérité. Car en effet, une théorie scientifique n’est pas tant une explication qu’une description de la réalité. Elle relie de manière logique un certain nombre de faits empiriques, c’est-à-dire empiriquement attestés ou empiriquement attestables. Pourvu qu’elle effectue correctement cette tâche, c’est tout ce qu’on lui demande. Si par exemple je dis qu’un carré est un losange avec des angles droits ou que c’est un rectangle avec des côtés égaux, je dis la même chose d’un point de vue scientifique, car ces deux descriptions me conduiront au même concept de carré. Chacune de ces descriptions me suffit à comprendre ce qu’est un carré et à en dessiner.

Voici un autre exemple, extrait de l’ouvrage de William James, Le Pragmatisme (1907) :

« Il s’agissait d’un écureuil, d’un agile écureuil que l’on supposait cramponné, d’un côté, au tronc d’un arbre, tandis qu’un homme se tenait de l’autre côté, en face, et cherchait à l’apercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de l’arbre; mais, quelle que soit sa vitesse, l’écureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient l’arbre entre l’homme et lui, si bien que l’homme ne réussit pas une seule fois à l’entrevoir.

De là ce problème métaphysique : L’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou non ? Il tourne autour de l’arbre, bien entendu, et l’écureuil est sur l’arbre; mais tourne-t-il autour de l’écureuil lui-même ?

[…]

Moi, je me souvins de l’adage scolastique qui veut qu’en présence d’une contradiction on fasse un distinguo.

" Qui de vous a raison? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de l’écureuil. S’il s’agit de passer, par rapport à lui, du Nord à l’Est, puis de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de l’animal, car il occupe tour à tour ces quatre positions.

" Voulez-vous dire, au contraire, que l’homme se trouve d’abord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de l’écureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que l’animal ne cesse à aucun moment d’avoir le ventre tourné vers l’homme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et d’autre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez l’un ou l’autre de ces deux points de vue pratiques. " »

En philosophie et en métaphysique, deux théories au contenu empirique identique peuvent être considérées comme distinctes. Une première distinction a trait au sens. Si on admet, avec l’empirisme logique, que n’a de sens que ce qui peut donner lieu à une vérification expérimentale, alors cette distinction est illusoire. Toutefois, d’autres façons de définir le sens d’un énoncé existent :

-                          Selon la théorie de la vérité-correspondance, le sens d’un énoncé est l’état du monde qui rend cet énoncé vrai.

-                          Le sens d’un énoncé peut être également défini de manière analogique, à partir d’un concept vérificationniste de la vérité. Exemple : Certains énoncés ont un sens empirique pour l’humain adulte car ils peuvent donner lieu à une vérification empirique de sa part mais pourraient n’avoir pas de sens empirique pour des singes ou des enfants, qui n’ont pas la faculté de mettre en œuvre une telle démarche. Analogiquement, certains énoncés qui n’ont pas de sens empirique pour l’humain adulte pourraient avoir un sens empirique pour des êtres supérieurs hypothétiques. Cela n’est possible que pour autant que l’on ne s’éloigne pas trop de l’empirie. Ainsi, parler de Dieu comme étant une sorte de Père pour ses Enfants n’est possible qu’à la condition de ne pas en même temps le définir comme le Tout Autre, ou l’Absolument Autre. Car ce qui n’a absolument rien de commun avec ce que l’on connaît, comment l’analogie pourrait-elle ne serait-ce que l’effleurer ?

-                          Selon la théorie pragmatique de la vérité, le sens d’un énoncé est l’ensemble d’actions que cet énoncé engendre chez les sujets qui y adhèrent. Ainsi, le sens du discours religieux pourrait être analysé comme l’ensemble des comportements de piété qu’il suscite chez les personnes croyantes.

-                          Selon une optique que je qualifierais volontiers de phénoménalisme, le sens d’un énoncé est l’ensemble des ressentis subjectifs causés par la croyance en cet énoncé. Pour reprendre l’exemple du discours religieux, cela peut être un sentiment subjectif bien spécifique du sacré.

-                          Enfin, n’écartons pas a priori une vision plus mystique du sens. Si Dieu existe, il pourrait choisir de se révéler à une personne en particulier. Pour cette personne, le sens du mot « Dieu » renverrait par conséquent à son expérience, laquelle ne serait cependant pas nécessairement réitérable en suivant une certaine procédure, et pourrait même être incommunicable par le langage.

Une seconde distinction a trait au référent, à la chose que le sens vise. Il y a plusieurs manières de l’envisager : soit on cherche à coordonner tous les sens entre eux (par juxtaposition de sens, ou dégagement d’un sens global cohérent qui embrasse tous les autres) et on fait de chacun un aspect partiel du référent, soit on congédie tout sens comme inapproprié à en parler, mais dès lors on fait du référent une réalité proprement inintelligible, soit on privilégie quelques sens, et on essaye de ramener tous les autres à eux. Il s’agit respectivement d’une stratégie qu’on peut qualifier de pluraliste, phénoméniste, et réductionniste du référent.

Que faire si au cours d’un processus d’IME, apparaissent des hypothèses qui sont en tout ou partie invérifiables expérimentalement ? D’un point de vue scientifique, on ne saurait tenir compte de ces aspects invérifiables pour eux-mêmes. Seuls vont importer l’adéquation aux faits empiriques et au contexte empirique. Toutefois, il est possible qu’un élément relie, en un tout cohérent, plusieurs ensembles d’éléments empiriques apparemment hétérogènes, sans être lui-même empirique. Ainsi, la description du mouvement des astres selon le système de Ptolémée n’était pas fausse en un certain sens car elle permettait tout à fait de faire des prédictions correctes. Copernic, avec son système, pouvait rendre compte des mêmes observations de façon beaucoup plus simple, ce qui l’amena à penser que le géocentrisme était faux et l’héliocentrisme correct. Pourtant, aucune donnée empirique supplémentaire ne fut apportée par Copernic. Le système de Ptolémée ne fut pas réfuté (dans un premier temps) par une nouvelle observation. On assista plutôt à une reconceptualisation d’un certain corpus de données, vers plus de cohérence, d’unité et de simplicité. L’avenir donna raison à Copernic, mais sa démarche était-elle légitime ? Elle se basait sur un postulat indémontrable et qui pourrait être faux : la nature va au plus simple, au plus cohérent, au plus unitaire. Si ce principe n’est pas scientifique au sens strict, il faut reconnaître son caractère grandement intuitif. Il est un élément du réalisme scientifique. Et sur lui repose aussi l’affirmation de concepts non-empiriques comme : les forces, les quarks, etc. D’autres principes sont parfois utilisés pour choisir une théorie parmi plusieurs théories rivales : des critères esthétiques d’harmonie, de proportion et d’élégance, et même parfois des critères éthiques de maximalisation du bien dans l’univers…

Deux ensembles de questions peuvent se poser :

1.      Si on admet les critères de simplicité, d’unité et de cohérence (appelons-les critères type-A) comme source légitime pour choisir entre plusieurs théories rivales, alors où s’arrêter ? Pourquoi ne pas admettre aussi des critères esthétiques, éthiques, religieux, etc. ? (appelons-les critères type-B)

2.      Et si l’existence de réalités non-empiriques comme les forces ou les quarks peut être établie ou presque par l’intermédiaire d’une IME, ne peut-on pas en faire de même pour des réalités proprement surnaturelles comme par exemple Dieu ?

IME et principes théoriques.

Que cela soit clair, les critères type-B sont admissibles. Il n’est pas dans mon intention de les rejeter catégoriquement. Toutefois, je pense que l’on peut donner quelques arguments en faveur d’une plus grande vraisemblance des critères type-A. Les voici :

-                          Les critères type-A peuvent exister sans les critères type-B, mais la réciproque est fausse. Par conséquent, les critères type-A semblent plus fondamentaux, plus indispensables.

-                          Les critères type-A sont utilisés comme heuristiques par les scientifiques en phase de recherche, et ce avec un certain succès. Les critères type-B semblent moins utilisés en général (avec quand même quelques exceptions). Leur succès, quand ils sont utilisés, semble moindre.

-                          Les critères type-A sont relativement bien définis. C’est moins clair en ce qui concerne les critères type-B.

-                          Les critères type-A ont en général un caractère contraignant sur les données empiriques (fut-ce en probabilité), alors que ce n’est pas le cas en général des critères type-B (car ils sont souvent liés à une intentionnalité libre qui peut s’actualiser de différentes façons incompatibles mais toutes valables au regard de motifs ou de raisons qui peuvent eux-mêmes être variés).

-                          Les critères types-A sont très intuitifs et consensuels. Ils semblent en bonne partie innés ou acquis par l’expérience, durant le développement infantile, sans avoir été inculqués en tant que tel par un enseignement théorique. Ce n’est pas vraiment le cas des critères type-B.

-                          Les critères types-A sont en général vérifiables par l’expérience, ne serait-ce qu’en principe, même s’ils n’ont pas été vérifiés (par exemple, des observations supplémentaires qui n’étaient pas réalisées du temps de Ptolémée ou du temps de Copernic ont pu trancher définitivement pour le modèle de Copernic). Les critères de type-B sont souvent invérifiables empiriquement.

On pourrait, si l’on veut, dessiner une pyramide. La base de la pyramide correspond au domaine de l’empirie pure : les événements observationnels et expérimentaux. Leur degré de certitude est très élevé, mais leur degré de généralisation et de profondeur est très faible. L’empirie pure ne gratte qu’en surface, mais ce qu’elle récolte est forcément du meilleur cru. Tout en haut, nous avons le théorique pur : l’absolu. L’absolu est d’une généralité et d’une profondeur infinie, mais ce que l’on peut affirmer à son endroit est absolument incertain.

Ajoutons que l’utilisation de ces principes (type-A ou type-B) peut bien être fructueuse, cela pourrait être pour une autre raison que leur validité. Ainsi, regrouper les étoiles en constellations telles le Chien, la Grande Ourse, la Petite Ourse, etc. est une méthode pratique pour organiser sa pensée et retenir la position des étoiles dans le ciel. Mais ce système ne doit pas son efficacité a sa correspondance à la réalité. On sait ainsi que des étoiles associées à une même constellation du fait de la proximité de leurs projections sur la voûte céleste peuvent être en fait bien plus éloignées que des étoiles associées à deux constellations différentes.

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Héron mélomane 23/08/2007 19:04

Très bel article !moi non plus, je ne vois aucune raison d'admettre les critères de type B et il me semblent présupposer les critères de type A.Héron mélomane.