Le problème du mal : une expérience de pensée

Publié le par Miky

J'avais déjà abordé la question du mal dans la perspective de la croyance en Dieu dans mon article :

Dieu au banc d'essai : Le théisme classique réfuté par les faits.

J'aimerais y revenir, pour essayer de mieux faire comprendre mon argument et pourquoi je le crois décisif et définitif. On n'arrête pas de me rabacher que tout est la faute de l'Homme, pas de Dieu, mais que Dieu respecte notre liberté. Est-ce bien sûr ? Est-il même cohérent d'affirmer une telle chose ? Pour montrer que cette objection ne tient pas, j'ai conçu une expérience de pensée qui, je l'espère, saura être convaincante. Elle endosse ce principe et le met en scène dans une situation concrète. Ce faisant, elle montre, je l'espère, le caractère profondément contre-intuitif de cette objection, de par les conséquences absurdes qui en découlent. Voici cette expérience de pensée :

Toto, 10 ans, sort de l'église, tout ému par la cérémonie, et animé de ferveur chrétienne. En chemin, cependant, il rencontre un type de 20 ans avec un air menaçant qui lui demande son argent. Toto est effrayé mais il sait que Dieu l'aime personnellement, que le Seigneur est son berger et qu'il ne manquera de rien, qu'il le conduira dans les verts paturages, etc. Au lieu de se laisser détrousser, il implore donc Dieu à l'aide, convaincu qu'il ne laissera pas faire une telle injustice. Son racketteur, excédé, le castagne et lui prend sa bourse... Le dimanche suivant, avec quelques bleus, un bras dans le plâtre, et un oeil au beurre noir, Toto retourne à la messe et explique sa mésaventure au prêtre. Le père lui dit : "Mon enfant, Dieu permet le Mal car notre Liberté a plus de valeur que tout à Ses yeux." Toto a tout compris et repart chez lui en sifflotant, tout fier de savoir que si Dieu n'est pas intervenu dimanche dernier, c'est en fait pour son bien et celui de son agresseur.
Vingt ans passent. Toto va toujours à la messe tous les dimanches. Une fois, en sortant de la messe, il observe un gars de 20 ans en train de racketter un enfant. Toto est à présent un gars barraqué et s'apprête à s'interposer, quand soudain il s'arrête et réfléchi : "Voyons, que ferait Dieu à ma place ?". Puis il se rappelle de sa mésaventure d'il y a 20 ans et des paroles du prêtre. Il décide donc de passer son chemin, pour respecter la liberté de ces deux enfants de Dieu... Le dimanche suivant, Toto retourne à la messe et raconte au prêtre (qui est toujours le même qu'il y a 20 ans) ce qu'il a vu dimanche dernier en sortant de la messe et comment il a réagit. Le prêtre est indigné : "Mon fils, comment as-tu pu laisser faire une chose pareille sans intervenir ?". Toto ne se laisse pas démonter : "Mon père, demande-t-il, Dieu est-il un bon modèle à suivre ? Dois-je m'efforcer, dans ma vie, d'agir envers autrui, comme il agit envers moi ?". "Bien sûr, répond le prêtre, tous les bienfaits que le Seigneur met en abondance dans notre vie, nous ne devons pas les garder pour nous, mais les partager avec nos frères ! Nous devons les aimer comme Il nous aime !". "Fort bien, rétorque Toto. Or, rappelez-vous, il y a 20 ans, je me suis fait racketté également, j'ai imploré le Seigneur et pourtant, mon agresseur a pu prendre mon argent et me tabasser. L'Eternel étant Tout-puissant aurait pourtant pu l'en empêcher, non ? Or s'il ne l'a pas fait, et puisque nous savons également que l'Eternel est Amour et Justice, c'est que c'était bien mieux ainsi et bien plus juste. Vous me l'avez d'ailleurs explicité le dimanche suivant en me disant que Dieu permet le Mal car Il respecte plus que tout notre Liberté. Comment pouvez-vous alors me reprocher maintenant de faire de même et d'avoir permis ce Mal, alors que je n'ai fait en cela que prendre modèle sur l'Amour et la Justice divine tel que je l'ai vue à l'oeuvre dans ma vie il y a 20 ans et tel que vous me l'avez explicité après ma mésaventure ?".

A votre avis, Toto a-t-il bien agi ?

Il semble de prime abord que non, et je pense que peu de gens le contesteront. Pourtant, Toto n'a-t-il pas fait que prendre modèle, en bon chrétien, sur le comportement de Dieu tel qu'il s'était manifesté dans une situation semblable qu'il avait expérimenté ? Dieu serait-il un mauvais modèle à suivre ? Qui plus est, le prêtre lui avait dit que Dieu permettait le Mal par respect de notre Liberté. Or si Dieu agit ainsi, c'est que c'est Bien. Et contredire l'action divine est donc un Mal. Et si c'est Bien lorsque Dieu le fait, alors on ne voit pas pourquoi cela deviendrait Mal lorsque c'est une de ses créatures qui le fait, avec les meilleures intentions du monde. Prétendre le contraire n'est qu'une des marques de cet inquiétant relativisme moral qui contamine notre société actuelle, et que notre "Sainte Mère l'Eglise" s'est donné pour valeureuse tâche de combattre.
Il semble donc que Toto aurait fait preuve d'impiété en ne respectant pas cette volonté de Dieu de permettre le Mal, et que l'on doit donc admirer son courage de n'avoir pas cédé à ses premières inclinations humaines, mais d'avoir eu l'humilité de s'en remettre à son expérience de l'action de Dieu dans sa vie et aux sages enseignements de son Eglise qui viennent les confirmer. Si, véritablement, notre Liberté est la valeur suprême à préserver qui justifie de laisser faire tous les crimes de la Terre, alors Toto doit lui aussi la respecter. Certes, d'aucun diront sûrement que si la Liberté de l'agresseur est exhaltée, c'est au mépris de la Liberté de sa victime de ne point se faire agresser. Mais un tel raisonnement dénote une compréhension trop superficielle et humaine du Bien et de la Liberté. Blasphème ! La Liberté dont il est question ici et qui a tant de valeur aux yeux de Dieu n'est évidemment pas ce type "mondain" de Liberté équitablement répartie entre tous, et qui n'a de valeur qu'à nos yeux humains aveugles aux desseins profonds de l'Eternel. Ce qui est important, c'est au contraire la Liberté du "renard libre dans le poulailler libre", autrement dit, la Loi du plus fort, dont la dimension spirituelle est superbement rappelée dans les Saintes Ecritures : « Tuez, détruisez les vieillards, les jeunes hommes, les vierges, les enfants et les femmes ; mais n'approchez pas de quiconque aura sur lui la marque ; et commencez par mon sanctuaire ! Ils commencèrent par les anciens qui étaient devant la maison. » (Ezechiel 9:6) . Car sinon, nul doute que Dieu serait intervenu lorsque Toto s'est fait agressé. Mais puisqu'il ne l'a pas fait, c'est donc qu'il était Bien qu'il ne le fasse pas. Et on voit mal pourquoi Toto, qui souhaite accomplir au mieux la volonté de Dieu telle qu'elle se manifeste dans sa vie, aurait dû lui-même intervenir. Certes, on pourrait objecter que Toto n'aurait fait qu'exprimer sa propre Liberté en s'interposant, et que s'il ne respectait alors pas la Liberté du racketteur, il respectait tout au moins sa propre Liberté à lui. L'argument est séduidant, mais fallacieux, car la véritable vocation de la Liberté humaine est d'être ordonnée à la Volonté de Dieu, et s'est précisément en pratiquant la vertu du "Laisser-faire", à l'image de l'Eternel, qu'elle se rapproche le plus de la perfection.

Voilà à quelles conclusions un théiste classique cohérent devrait à mon avis être conduit, à moins d'admettre que Dieu n'est pas un bon modèle à suivre... ce qui pose d'autres problèmes pas moins épineux.


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ti'hamo 09/01/2008 21:15

"Si Dieu décide du Bien unilatéralement, sa Création s'écroule puisqu'elle me semble basée sur un partenariat dont l'issue est que la Créature rejoigne librement le Créateur dans une relation dont l'image est celle de la filiation."Oui, mais donc pourquoi a s'écroulerait ? (dont l'image est la filiation, vou spouvez aussi ajouter l'union conjugale.)

Pat 06/01/2008 22:52

Excusez moi d'intervenir sans avoir lu complètement vos échanges. Mais sur ce que j'en ai lu, j'ai l'impression que la discussion tourne autour d'une vision de Dieu qu'on peut parfaitement récuser. En effet, ce Dieu, maître du Bien et du Mal qui tient les ficelles de leur distribution dans le monde, est un Dieu parfaitement extérieur à notre humanité, le Dieu qui trône au ciel et qui peut intervenir comme il le veut dans la vie des hommes.
Ne croyez vous pas que l'homme et Dieu sont embarqués dans une histoire qui est devenue commune et qu'ils vaincront le Mal ensemble ou pas du tout.
Si Dieu décide du Bien unilatéralement, sa Création s'écroule puisqu'elle me semble basée sur un partenariat dont l'issue est que la Créature rejoigne librement le Créateur dans une relation dont l'image est celle de la filiation.

D'autre part, je crois profondément que l'homme a un tel potentiel divin que toute intervention du Créateur sur l'homme est une sorte de mutilation que Dieu s'infligerait à lui-même.
C'est un éclairage, je ne suis convaincu de rien
Cordialement
pat

ti'hamo 14/12/2007 13:16

l'émotionnel est différent des réflexes conditionnées,en un sens, oui  : le réflexe conditionné utilise l'émotionnel.Et, donc, si je ne fais que suivre mon ressenti, je serai plus prisonnier de mes sensations que véritablement libre.  Si je m'engueule un jour avec un ami parceque "je le sens pas" (en fait : j'ai mal dormi et je suis irritable - mais, comme j'évite de m'emprisonner dans le mental, je ne me mpose pas la question donc je ne m'en rends pas compte),et que le lendemain je suis tout gentil avec lu parceque "je me sens bien" (il fait beau et j'ai eu le temps de manger ce matin)......et le lendemain encore autrement...Alors ça va être vachement pénible pour tout le monde, et moi je ne pourrai pas trop me considérer comme "libre".Et, soit dit en passant, l'intuition (très utilisée en sciences, d'ailleurs), ça n'est pas inné en soi, ça se forme, s'entraîne et s'entretient par l'expérience... ...et odnc c'est conditionné.(d'autre part, être tout heureux parcequ'on a ressenti des frissons dans le dos, moi j'appelle ça être très très ciblé sur sa personne.)

akasha 14/12/2007 09:27

ti'hamo, je crois que le concept que j'ai évoqué ci-dessus t'échappe totalement, l'égo est la personnalité alors que le ressenti c'est l'intuition, ce sont deux choses très différentes et très distinctes.Par contre, tu as raison sur le point qu'il est très difficile de sortir d'un concept dictée par un mode de pensée donc écrit par les hommes.S'en remettre uniquement à "son ressenti", ça me semble le meilleur moyen pour d'une part se construire un mode de vie égocentré ("qu'est-ce que je ressens, là?") d'autre part pour ne pas être libre (vu que "ressenti" = "sensations" = système limbique, automatismes, réflexes conditionnés, réaction spontanée avant analyse) Le ressenti est différent du mental. Effectivement si je reste dans le mental je me bâtis une prison qui s'appele l'égo, ensuite l'émotionnel est différent des réflexes conditionnées. Je suppose que tu ne dois pas, en bon scientifique, avoir ressenti l'énergie vitale te parcourir le corps et notamment le dos ? C'est une sacré expérience encore faut-il savoir lacher prise avec son égo.

ti'hamo 04/12/2007 12:01

oui mais (concenrnat le commentaire tout juste précédent, par akasha) :- là aussi, il s'agit bien d'une façon de voir écrite par un humain, non? (à moins que...)donc, on ne peut pas écarter d'un grand geste les autres modes de pensée parcequ'"ils ont été écrits par des hommes" et en proposer à la place un autre auquel la même critique s'applique tout autant.- sous-entendre qu'il est "mauvais" ou "mal" de se centrer sur l'égo, donc d'être égocentrique ou égoïte, ça fait quand-même tout autant vachement "judéo-chrétien". justement.- si la culture religieuse judéo-chrétienne enferme dans l'égo et se centre sur l'égo, alors on n'a pas lu la même traduction des mêmes textes. (aimez vos ennemeis, tout ça...)- je ne vois pas bien pourquoi opposer à ce point "agir en fonction de l'ego" et "agir en fonction de son ressenti", puisqu'il s'agit de la même chose.S'il y a bien un moyen de suivre son ego à coup sûr, c'est de s'en remettre à son seul "ressenti". Puisque c'st considérer que la source du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de l'acceptable et de l'inacceptable,   c'est moi et rien que moi, selon ce que je "ressens" sur le moment (et qui pourrait tout autant être dû à mon repas de midi, à mon humeur de la journé ou au temps qu'il fait)S'en remettre uniquement à "son ressenti", ça me semble le meilleur moyen pour d'une part se construire un mode de vie égocentré ("qu'est-ce que je ressens, là?") d'autre part pour ne pas être libre (vu que "ressenti" = "sensations" = système limbique, automatismes, réflexes conditionnés, réaction spontanée avant analyse)