Dieu, le nominalisme et le réalisme

Publié le par Miky

Le philosophe Jean Grondin est l'auteur d'un exposé critique et pédagogique du nominalisme et de ses rapports avec la question de l'existence de Dieu paru dans le journal Le Devoir du samedi 12 janvier et du dimanche 13 janvier 2008 ainsi que sur SME-Infonet, webzine publié par la Société des prêtres du Séminaire du Québec :

"Existence de Dieu : question ?".

Eh oui, vous avez bien lu "prêtres" et "Séminaire". Et si vous parcourrez (ce que je vous conseille vivement) cet article, vous remarquerez que l'auteur est plus que favorable à la croyance en Dieu, et pourtant, je tenais à vous faire partager cette lecture.

Juste Ciel ! Miky aurait-il perdu la raison ? Aurait-il connu sa nuit de feu ? Est-il en fait une taupe du Vatican infiltrée en milieu zététique ?... Que nenni ! Si je tiens tant que cela à vous faire lire ce texte, c'est que d'une, vous connaissez mon esprit non-partisan : mon seul intérêt est la Vérité, peu importe de quelle bouche elle peut sortir. De deux, Jean Grondin présente, dans cet article, de manière claire et compréhensible, un point important de métaphysique, qui a traversé toute l'histoire de la philosophie au moins depuis Occam, et qui structure l'essentiel des grands courants de pensée. De trois - et cela en étonnera peut-être certains - je partage assez la critique du nominalisme qu'esquisse l'auteur (je suis favorable à une sorte de réalisme modéré laissant la place, tant aux individus concrets qu'aux universaux abstraits qui les instancient). Enfin, de quatre, loin d'être un caillou dans ma chaussure, le réalisme, je pense, est parfaitement compatible avec mes conceptions philosophiques sur Dieu et le surnaturel. Autrement dit, le réalisme, bien qu'il soit revendiqué par l'Eglise catholique pour appuyer rationnellement l'existence de Dieu est inapproprié à cette tâche.

Certes, le réalisme implique bel et bien que nos concepts (du moins les plus naturels et les plus simples), surtout le plus général et englobant concept que nous ayons, à savoir le concept d'Être, existent réellement, et ne sont pas seulement des noms (pour Parménide, l'Être existe même par définition : "L'Être est, le non-Être n'est pas", et la philosophe athée Objectiviste Ayn Rand n'y dérogera pas : "L'Existence existe").

Mais le Dieu auquel l'Eglise catholique veut nous faire croire ne se contente pas de s'identifier à l'Être. Il est également un être, un individu singulier parmi d'autres. Certes, contrairement à d'autres êtres comme les êtres humains, les chaises, les pommes, etc., il n'est ni matériel, ni temporel, ni spatial. Certes, contrairement à ces êtres qui sont contingents, relatifs, en devenir et imparfaits, il est nécessaire, absolu, immuable et parfait, suprême. Mais à part ça, il possède bien des points communs avec les individus particuliers et concrets, notamment avec les êtres humains. Dieu, nous dit-on, est un être qui est personnel, qui est créateur, qui a un projet pour le monde et pour l'homme, qui juge nos actes et les rétribue (ou les rétribuera à la fin des temps), qui va nous sauver de la mort et nous faire participer à son Eternité (au moins si on a été droit et moral ou que l'on a demandé pardon pour nos pêchés, expié nos fautes et réparé nos erreurs). Et là, je ne décris pas spécialement le Dieu de la foi, connaissable uniquement à travers la Révélation, puisque des déistes comme Voltaire et Rousseau ont plus ou moins la même conception du "Grand Horloger" ou du "Grand Architecte" de l'Univers, et qu'en cela, ils rejoignent sensiblement l'opinion de plusieurs traditions religieuses qui n'ont pas grand'chose à voir avec le judéo-islamo-christianisme.

Car si maintenant je dois parler du Dieu de la foi, il faut ajouter également que ce Dieu, que l'on tient pour identique au Dieu des philosophes, lui-même prétenduement identique à l'Être en tant qu'Être, intervient activement dans l'Histoire, converse avec les mortels, a son petit caractère, a une idée puis change d'avis, se manifeste sous la forme d'une nuée ou d'un feu, se bat à mains nues avec les êtres humains, avant l'invention des dentifrices et des lessives était déjà trois en un depuis toujours, a un Fils unique qui est en même temps Lui-même et qui est mort sur une croix avant de ressusciter le troisième jour, a toute une clique d'anges à sa botte, et vit dans un Royaume qui n'est pas de ce monde... Sauf à prendre tout cela de manière allégorique et poétique, on est alors bien loin d'un simple concept réifié, immatériel et hors de l'espace-temps (dusse-t-il être, comme l'entendait Aristote, au fondement des choses, dans leur intimité, et non pas appartenir à un monde idéal totalement coupé du reste).

Lorsque les métaphysiciens chrétiens veulent défendre leur foi, et argumentent l'existence de leur Dieu en prenant appui sur le réalisme, ils ne peuvent être persuasifs qu'au prix d'un glissement sémantique contestable, faisant passer une essence substantielle, pour un être personnel et créateur, qui se serait, qui plus est, révélé aux hommes à travers la Bible...

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Jean Louis 01/07/2008 10:14

Je viens de parcourir l'article de Grondin. L'époque moderne n'est guère plus nominaliste que l'époque D'Occam. Les concepts servant à définir les faits de société sont autant des fictions que le Père Noël, et pourtant, ils ne sont pas vus ainsi.Grondin dit : cette table existe parce je la vois etc Mais non. Cette table existe parce que j'existe. Parce que je suis là. Sinon, pas de table.En fait, cette table, ou ce fait de société n'existent pas. Ce qui existe, c'est ma vision de la table, mon interprétation du fait de société. Fiction.Grondin parle d'essence. Essence de quoi ? Essence de rien ? Qu'est-ce que c'est que cette essence ?   

Jean Louis 01/07/2008 08:50

Tout ça, c'est à cause de Jésus. Le christianisme, c'est surtout la croyance en Dieu fait homme, en un homme Dieu. (Contrairement au judaïsme et à l'islam). Alors évidemment, tel fils, tel père. Pire encore, Jésus a voulu qu'on adore sa personne (je suis la Vérité, je suis la porte etc) plus encore que son enseignement. Je pense qu'il avait de l'avance sur les philosophes qui croient toujours dans leurs concepts. 

ti'hamo 04/05/2008 15:44

...je rajoute qu'à la lecture de l'exposé cité, effectivement fort intéressant, un point particulièrement attire mon regard : lorsque l'auteur note que, du point de vue des antiques, puis des penseurs du Moyen-Âge, la question de l'existence de Dieu n'apparaît pas en tant que telle, ou n'a rien de central, quand elle semble le centre de tout le débat à notre époque.  Alors, ce n'est pas tout à fait la même chose, mais je m'étais fait la remarque effectivement, que tel que posé actuellement, le débat se centre sur "dieu existe-t-il ?" autrement formulé "je crois ou je ne crois pas ?" (autrement dit : dieu existe-t-il pour moi),faisant dépendre tout le reste de cette seule question.(ainsi de certains non-croyants qui s'imaginent que l'application d'une certaine manière de vivre "coule de source" à partir du moment ou "on croit".)Or, dans la pensée chrétienne, la question de croire n'est importante qu'articulée à la question du "où aller". En fait la question centrale, c'est aller ou non vers Dieu. Donc, oui, la question de l'existence de dieu et de la foi apparaît incontournable (étant donné qu'il est un peu plus difficile d'aller vers quelqu'un en l'existence de qui on ne croit pas, ou de la présence de qui on doute),uniquement en préalable à la question fondamentale - aller vers dieu ou m'en détourner.oui. bon. heu...c'est plus tout à fait dans le sujet... enfin, si : "existence de Dieu : question?" : un petit rappel pour dire que cette question...ne résoud pas toute la question, justement.

ti'hamo 04/05/2008 15:30

...cela dit, si "l'Être" de quoi tout provient ou de qui découle toute existence, vraiment totue, n'était qu'un concept impersonnel, une chose,sans relation, sans parole, sans création, sans vie,alors que sont les relations, la parole, la création, la vie ? Car elles SONT, réellement, et tireraient leur existence et ce qu'elles sont, de quelquechose qui serait moins qu'elles ?   Et, donc, au final, nous serions nous-mêmes plus, nous aurions plus, que le principe absolu de quoi tout ce que nous sommes proviendrait ? (puisque tout ce que nous sommes, d'abord EST, avant de pouvoir nous être attribué).   ça me semble bizarre. Il faudrait, du coup, un autre principe transcendant, de quoi découlerait tout ce que nous avons de plus que "l'Être". Mais du coup se reposerait la question de savoir ce qu'est cet autre principe transcendant.   Du coup, ce serait plutôt, non pas dieu qui serait une personne, ou capable de création ou de raison ou de pensée, "comme nous" (comme tu l'écris),mais nous comme lui.   De même que "l'Être", non pas "existe, comme nous", mais bien nous qui existons PARCEQUE l'existence, ben,...Existe.en apparté : Ayn Rand, que je n'ai pas lu, c'est amusant que tu la cites, je viens de la croiser dans un roman namusant. "Un requin sous la Lune", de Matt Ruff. je te conseille, d'aileurs. C'était l'apparté futile du jour. :-)