L'absolu et le relatif - Le transcendant et l'immanent

Publié le par Miky

Dans le domaine de la philosophie, les notions de transcendance et d'immanence d'un côté, sont souvent confondues, respectivement, avec celles d'absolu et de relatif de l'autre côté. Pourtant, les deux couples d'antinomies ne sont pas les mêmes.

Dans cet article, je me propose d'opérer un petit débroussaillage conceptuel de ces notions.

1) Transcendance vs Immanence :

Est immanent ce avec quoi l'on peut interragir, c'est-à-dire, ce dont on peut avoir une expérience sensible (perception, sensation, émotion, sentiment) et intellectuelle (imagination, intuition) et sur lequel on peut agir. C'est finalement ce qui existe dans le monde physique : humains, animaux, végétaux, minéraux, artefacts, cellules, molécules, atomes, nucléons, quarks, énergie, roches, continents, océans, planètes, étoiles, etc.

Est immanent, finalement, tout ce qui est connaissable.

Est transcendant tout ce qui n'est pas immanent, c'est-à-dire, principalement :

- ce dont on peut avoir une expérience intellectuelle et sensible mais sur lequel on ne peut pas agir (ex. : une apparition fantomatique qui serait imperturbable, selon ce que certains témoignages prétendent) ; il s'agit néanmoins d'un cas limite que l'on pourra préférer considérer comme relevant de l'immanence, puisque l'on a quand même une expérience sensible possible.

- ce dont on peut avoir une expérience intellectuelle mais pas d'expérience sensible et sur lequel on peut agir (ex. : anges ou divinités auxquels on pourrait adresser des prières d'intercession susceptibles de changer le cours des événements)

- ce dont on peut avoir une expérience intellectuelle mais pas d'expérience sensible et sur lequel on ne peut pas agir (ex. : divinités sourdes à nos demandes)

- ce dont on ne peut pas avoir d'expérience qu'elle soit intellectuelle ou sensible (ex. : cercles carrés, idées vertes qui dorment furieusement, etc.)

Est transcendant, finalement, tout ce qui n'est pas connaissable.

L'agnosticisme et le scepticisme considèrent que seule une connaissance de l'immanence est possible, ce qui peut paraître être une tautologie mais se comprend eu égard à la prétention de certains de pouvoir accéder à l'absolu (voir point 2)) et à pouvoir donc produire une connaissance elle-même absolue, ce qui conduirait à nier le transcendant, c'est-à-dire l'existence de choses qui échappent à la capacité humaine de connaître. Il ne s'agit pas pour autant d'affirmer que le transcendant existe, mais simplement de reconnaître que la question est insoluble.

S'il existe du transcendant, alors on peut envisager sa relation à l'immanence de deux façons :

- Théorie des univers parallèles : il est possible que l'immanent soit, pour une certaine partie du transcendant, du transcendant, et qu'il existe ainsi des domaines transcendants séparés, mutuellement transcendants les uns pour les autres (mais bien sûr immanents pour eux-mêmes). Si deux univers venaient, pour une raison ou une autre, à interagir de temps en temps, il apparaitrait des phénomènes dont les causes seraient situées dans un autre univers. De tels phénomènes pourraient être qualifiés de paranormaux ou paranaturels. Il est impossible de savoir si de tels phénomènes existent. Au mieux, on pourrait peut-être constater des phénomènes anormaux ou anaturels.

- Théorie des univers emboîtés : il est possible qu'au moins une partie du transcendant constitue le sous-bassement de l'immanence. L'immanence est donc immanente pour ce transcendant (et ce transcendant est bien sûr immanent pour lui-même), mais la réciproque n'est pas vraie. Une manifestation singulière d'un univers dans un autre emboîté dans cet univers produirait des phénomènes dont les causes seraient situées dans l'univers englobant. De tels phénomènes pourraient être qualifiés de supranormaux ou de supranaturels (surnaturels). Il est impossible de savoir si de tels phénomènes existent. Au mieux, on pourrait peut-être constater des phénomènes anormaux ou anaturels.

Ces deux types de relations ne sont pas exclusives l'une de l'autre. On peut imaginer des univers parallèles immanents pour eux-mêmes et transcendants les uns pour les autres, coexistant au sein d'un supra-univers les transcendant tous et au regard duquel, chacun des univers parallèles est immanent.

NB : Les notions de transcendance et d'immanence ont donc quelque chose de relatif.

2) Absolu et relatif :

Est relatif tout ce qui dépend d'autre chose que de lui-même pour son existence, sa manifestation. C'est-à-dire, tout ce qui est fini, multiple, limité, spatio-temporel, contingent, etc. C'est finalement ce qui existe dans le monde physique (immanence) : humains, animaux, végétaux, minéraux, artefacts, cellules, molécules, atomes, nucléons, quarks, énergie, roches, continents, océans, planètes, étoiles, etc. mais cela peut concerner également des êtres transcendants : anges, divinités (selon une conception greco-romaine par exemple), âmes, esprits, forces occultes, etc.

Est absolu tout ce qui n'est pas relatif, c'est-à-dire qui ne dépend que de lui-même pour son existence, sa manifestation. C'est tout ce qui est infini, un, illimité, éternel, nécessaire, etc. Souvent, l'absolu est identifié à Dieu (avec un D majuscule).

Pour l'agnosticisme et le scepticisme, l'absolu est inconnaissable (dans sa nature et dans son existence). Il est néanmoins nécessaire d'en poser provisoirement un, afin de construire sur lui l'édifice de la connaissance (une connaissance nécessairement relative toutefois). Si on connaissait l'absolu, on pourrait bâtir sur lui une connaissance qui serait elle-même absolue (et alors le transcendant deviendrait immanent), mais il n'y a malheureusement ou heureusement pas moyen de connaître l'absolu.

Y a-t-il de l'absolu immanent ?

S'il existe du transcendant, alors l'absolu ne peut pas être immanent. Il n'est pas forcément transcendant pour autant. Il peut aussi ne pas exister. Si la théorie des univers parallèles est vraie mais qu'il n'y a pas de supra-univers englobant, alors il n'y a pas vraiment d'absolu, ou, si on préfère, il y a des "absolus relatifs" pour chaque univers. Si la théorie des univers emboîtés contient une part de vérité, alors l'absolu se trouve dans le supra-univers dans lequel existe notre univers (et éventuellement d'autres univers parallèles). Mais s'il n'existe qu'un seul univers, le nôtre, alors l'absolu est nécessairement immanent. Toutefois, il est impossible de répondre à la question, donc on ne peut pas savoir si l'absolu est transcendant ou immanent.

Vrai et faux absolu :

Le vrai absolu est l'absolu tel qu'on l'a défini plus haut. De cet absolu, on ignore s'il existe et, s'il existe, on ignore s'il est transcendant ou immanent. Pour les besoins de la science, il est néanmoins nécessaire de poser des fondements à la connaissance, même si ces fondements sont faux. La connaissance ne peut pas partir de rien, n'avoir aucun principe. Toute connaissance est relative. On pourra parler, à propos de ces fondements qui ne sont pas démontrés mais simplement posés, de faux absolu. Ce faux absolu est souvent immanent et il correspond souvent à des croyances de bases que l'on retrouve chez la plupart des gens (le principal est le principe logique d'identité). Il n'est cependant pas objet de connaissance car c'est lui qui permet la connaissance. Comme on ignore si cet absolu est vrai, on peut vouloir choisir d'en changer ou en utiliser plusieurs. Cela ne pose pas de problèmes particuliers, du moins tant que l'absolu choisi reste assez intuitif et proche du sens commun. La recherche de faux absolus (voire du véritable absolu, mais l'entreprise est vaine) relève d'une discipline philosophique qui porte le nom d'ontologie (discours sur l'être en tant qu'être). L'ontologie ne doit pas être confondue avec la métaphysique (discours sur ce qui est au-delà du physique), laquelle porte sur la transcendance.

L'agnosticisme et le scepticisme rejettent toute métaphysique comme vaine (si une connaissance métaphysique était possible, alors elle ne serait plus métaphysique mais physique [en un sens plus large que celui de sciences physiques]) mais peuvent accepter l'ontologie pour autant qu'elle n'ait pas la prétention d'atteindre une vérité incontestable, mais simplement des principes heuristiques utiles. Ils peuvent aussi accepter le discours religieux, pour autant qu'il n'ait pas non plus la prétention d'atteindre une vérité incontestable.

Immanence scientifique, immanence religieuse :

L'immanence est souvent assimilée à l'immanence scientifique. Mais tout faux absolu que l'on pose délimite d'une certaine manière un cadre dans lequel la connaissance est possible. Par conséquent, tout absolu délimite une immanence propre. Il y a donc une immanence scientifique, dont le faux absolu contient les principes de vérifiabilité, de reproductibilité, de parcimonie, d'identité. Il y a aussi - ou il pourrait y avoir - une voire plusieurs immanences religieuses reposant sur, au moins en partie, d'autres principes.

Il est évident, cependant, que ces immanences, ne reposant pas sur le même faux absolu, sont au moins en partie transcendantes l'une pour l'autre. La science ne peut pas répondre à la question de l'existence de Dieu. La religion ne peut pas répondre à la question de l'existence des atomes. Lorsqu'elle se recoupent, il peut y avoir complémentarité de point de vue ou - le plus souvent - conflit.

De la résolution des conflits :

Il y a conflit car il n'y a jamais, entre deux approches du réel, une différence telle qu'elles n'aient pas au moins un point commun. En l'occurence, le principe d'identité est souvent le dénominateur commun à toutes les immanences. En effet, il est présupposé par l'usage du langage par lequel ces différentes approches communiquent entre elles et se font connaître.

Entre deux visions du monde bien constituées et robustes, c'est donc au niveau des points d'accord (dont, au moins, le principe d'identité) que l'on pourra espérer résoudre les conflits. Parfois, il suffit de remonter à une croyance non basique ou à une connaissance admise par les deux approches. Parfois, il faut creuser plus loin, jusqu'aux principes contenus dans les faux absolus. Certains de ces principes sont normalement communs aux deux visions du monde. Si ce n'est pas le cas, alors tout dialogue est inutile. Parfois, une réflexion ontologique peut être menée de manière à rapprocher les deux absolus, mais il faut alors au moins que ces deux absolus partagent le principe d'identité.

Prenons un exemple :

L'Eglise Catholique Romaine enseigne que la masturbation est un pêché mortel. Cet enseignement n'est pas un principe axiomatique relevant d'un absolu, mais est justifié de la sorte :

1. Toute activité biologique a été créée par Dieu dans une certaine finalité qui correspond à sa fonction biologique (par exemple, l'activité sexuelle a été créée par Dieu dans la finalité de la reproduction, l'activité locomotrice dans la finalité de trouver de la nourriture, de fuire les ennemis et de rechercher un partenaire sexuel, l'activité digestive dans la finalité de l'alimentation, etc.)

2. Il est éthiquement mauvais (péché mortel) de faire usage d'une activité biologique en dehors de sa finalité biologique.

3. La masturbation est l'usage de l'activité sexuelle en dehors de sa finalité biologique reproductive.

4. La masturbation est un péché mortel.

Il ne sert évidemment à rien, face à un catholique intégriste, de contester le point 1 scientifiquement en arguant que la science ne démontre pas que les activités biologiques ont été créées par Dieu ou de contester le point 2 en disant que l'on ne voit pas, scientifiquement, ce qu'il y a de répréhensible de le fait de faire usage d'une activité biologique en dehors de sa finalité biologique, car de toute manière, scientifiquement seulement, il est impossible de fonder une éthique.

Toutefois, le principe d'identité étant commun à la science, à l'éthique et à la religion catholique, on peut argumenter de la façon suivante :

Montrer qu'en suivant ce raisonnement :

- machouiller du chewing-gum est un péché mortel (usage de la fonction masticatoire en dehors de sa finalité alimentaire)

- aller au cinéma ou même à l'église est un péché mortel (usage de la fonction locomotrice en dehors de sa finalité de recherche de nourriture, de fuite des ennemis et de recherche d'un partenaire sexuel).

- se tailler la barbe est un péché mortel (usage des poils dans un but purement esthétique, et non pas de protection contre le froid)

Ensuite, demander à la personne prétendant que la masturbation est un péché mortel si elle ne s'est pas déjà livrée plusieurs fois à ces autres "péchés mortels".

Conclusion :

Les notions de transcendance vs immanence sont relatives à notre faculté de connaître (c'est-à-dire, d'expérimenter - sensiblement et intellectuellement - et de maîtriser une réalité), au pour-soi. Les notions d'absolu vs relatif sont relatives à la réalité telle qu'elle est en-soi, indépendament de notre capacité à la connaître.

Miky

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poufpoufpouf 26/01/2010 00:04


j'ai une question
qui peut paraitre un peu idiote peut être
mais qui me tracasse
l'infini pourrait il nous être immanent ?


Matthieu 17/06/2007 19:43

Cher Miky,La suite de ma réponse à ton article. Ne te sens pas obligé de me répondre tout de suite (je ne voudrais surtout pas te troubler durant tes révisions!) Moi-même serais absent la dernière semaine de juin. On pourra reparler de tout ça début juillet si tu veux.http://totus-tuus.over-blog.com/article-4688353.htmlhttp://totus-tuus.over-blog.com/article-6810953.html

Matthieu 10/09/2006 14:27

Cher Miky,
Voici la suite de ma réponse à ton article sur "l'absolu et le relatif".
Une petite introduction tout d'abord :
http://totus-tuus.over-blog.com/article-3646529.html
Puis la question du péché qu'il me paraissait important au préalable de définir : qu'entend-on au juste par "péché"?
http://totus-tuus.over-blog.com/article-3793752.html
La suite viendra un peu plus tard. J'y travaille d'ores et déjà!
Bon courage à toi Miky pour ta soutenance de thèse. Sois assuré de ma pauvre prière. Et reviens-nous vite ! (je crois que nous sommes nombreux à attendre ton retour avec impatience!)

Matthieu 26/05/2006 23:21

Cher Miky,
J'ai commencé à répondre à ton article sur mon Blog.
http://totus-tuus.over-blog.com/article-2784133.html
Bon courage à toi si tu passes des examens! Sois assuré de mon inefficace prière intercessoire...

miteny 11/04/2006 14:16

Miky
Une petite remarque. Pour moi ce qui transcende, c’est ce qui « au dessus ». Par exemple, j’essaie de transcender ma condition, de me voir de façon objective et extérieure. Je sors de moi-même (je fais abstraction de mes particularités) pour me regarder, puis je sors de ce processus pour me regarder en train de m’observer moi-même. Dans ce cas là, je me transcende.

Cordialement