Une morale laïque fondée sur la raison et l'expérience objective (version 2.0)

Publié le par Miky

Une morale laïque fondée sur la raison et l'expérience objective.

 

Mikaël Mugneret

 

 

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Introduction : L'objet du présent article n'est pas de justifier l'existence ou le caractère obligeant d'une morale objective mais, partant du postulat qu'une telle morale existe et qu'elle doit être suivie, il cherche à en déterminer plus précisément le contenu, en essayant autant que possible de s'affranchir de tout présupposé idéologique ou religieux. Plus spécifiquement, ma méthode consiste à partir du comportement réel des gens, et à interroger ce comportement, afin d'en inférer un ensemble de préceptes et de directions à suivre. La morale que je propose est donc en quelque sorte naturaliste, non pas dans le sens qu'elle fait passer un état de fait pour une norme morale (ce qui constituerait un paralogisme naturaliste au sens qu'en donne HUME), ni dans le sens qu'elle considèrerait les finalités (réelles ou apparentes, là n'est pas la question) de la Nature comme conditionnant ce que doit être la morale (c'est ce que propose l'Église catholique, sous la forme d'une morale déontologique basée sur le concept de « loi morale naturelle »), mais dans le sens qu'elle part d'une sorte de « proto-morale » intuitive, implicite et spontanée, que l'on découvre chez tous les hommes (et qui peut être généralisée à tous les êtres doués d'intentions) : « Tout homme est naturellement enclin à agir suivant ce qu'il croit être le mieux pour lui ». Ma démarche ne fait que chercher à raffiner cette « proto-morale » par usage de la raison.

 

Une critique d'autres systèmes moraux prétendant également à l'objectivité et à la rationalité complète cette démarche.

 

 

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Il est important de proposer une authentique morale laïque dont le fondement soit détaché de tout parti pris idéologique ou religieux. Cette morale doit inclure une attitude envers autrui, envers soi-même, envers le monde, envers l'existence. Nous traiterons ici essentiellement des deux premiers points.

 

Tout homme est naturellement enclin à agir suivant ce qu'il croit être le mieux pour lui. Mais pour qu'il agisse vraiment suivant ce qui est vraiment le mieux pour lui, il faut qu'il connaisse ce qui est le mieux pour lui, et qu'il puisse l'accomplir ; c'est-à-dire qu'il sache comment l'accomplir, et enfin qu'il soit apte à l'accomplir. Par conséquent, quel que soit le système de valeurs personnelles auquel il adhère par ailleurs, l'homme a naturellement intérêt à développer son capital humain1 (ou capital personnel), qui est à la fois :

 

  • un capital « sagesse » ou « spirituel » si on veut : connaissance de ce qui est bon pour lui (connaissance du but, de la fin) ;

 

  • un capital intellectuel ou théorique : savoir comment il doit procéder pour l'obtenir (connaissance des moyens) ;

 

  • et un capital pratique : aptitude concrète (mentale, émotionnelle et physique) à réaliser les tâches appropriées à la poursuite de ses objectifs.

 

Paradoxalement, plus qu'un simple moyen en vu d'autre chose, développer son propre capital humain se présente donc comme une fin en soi, un bien. D'où l'importance centrale de l'éducation, à la fois but et moyen de la morale.

 

Ce bien, ce n'est pas le seul bien, mais c'est un des seuls sur lequel on peut tous s'entendre universellement, et il doit donc subordonner toute autre forme de bien non universellement partagé/partageable.

 

L'objet principal de la morale personnelle est donc le développement de son propre capital humain. Il s'ensuit donc que l'objet principal de la morale sociale est le développement du capital humain de chacun.

 

Cette morale du développement du capital humain n'exclue pas une morale de l'exercice du capital humain (à travers par exemple la création d'œuvres) et non du simple accroissement stérile du capital humain. Bien au contraire, l'exercice du capital humain est à la fois le signe tangible de sa présence, et un des meilleurs moyens de son accroissement. Par ailleurs, on serait bien en peine de contribuer au développement du capital humain d'autrui sans exercer son propre capital humain. Par conséquent, ces deux morales ne sont pas à opposer et constituent en fait les deux versants d'une même philosophie, d'inspiration eudémoniste et perfectionniste, qui situe la morale dans la quête du bonheur défini comme l'épanouissement et la réalisation de soi, le développement et l'exercice des vertus.

 

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Il y a toutefois des conditions au développement de ce bien qu'est le capital humain. La réalisation de ces conditions et leur maintien constitue donc un second bien universel, qui est en fait premier en importance, puisqu'il subordonne le plein développement du capital humain. On peut regrouper ces conditions en deux classes :

 

  • les conditions sociales, qui se subdivisent en :

 

  •  
    • conditions économiques (équité, égalité des possibles en matière de capital économique « de base ») ;

 

  •  
    • et conditions biologiques (équité, égalité des possibles en matière de capital santé) ;

 

  • et les conditions libérales ou civiles, qui se subdivisent en :

 

  •  
    • conditions matérielles (absence d'obstacles matériels à la libre circulation des personnes et à leur libre action) ;

 

  •  
    • et conditions politiques (principe de non-nuisance, sécurité et protection des libertés fondamentales de tous les individus) ;

 

Défendre et promouvoir de front ces deux classes de conditions n'est pas tâche aisée. Non pour des raisons techniques, mais plus profondément pour des raisons conceptuelles. L'idéal d'égalité sociale entre souvent en conflit avec l'idéal de liberté en matière économique. Par exemple, le prélèvement de l'impôt qui est un moyen courant de promouvoir l'égalité sociale par le biais d'une redistribution peut être assimilé à un vol, et donc à une atteinte injuste à la propriété légitime d'autrui, au produit de son travail. Inversement, un libéralisme économique non maîtrisé est vecteur d'aggravation des inégalités sociales, dans le cas où les deux contractants (le patron et l'employé potentiel) ne sont pas à force économique égale à la base, ainsi que c'est d'ailleurs souvent le cas (les patrons ont généralement une meilleure situation économique que leurs employés).

 

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Jusqu'à présent, j'ai cherché à définir une morale relativement minimale. Elle se compose essentiellement de deux types d'aspirations :

  • une aspiration à la justice ; civile (respecter et faire respecter les libertés individuelles) et sociale (assurer l'égalité des possibles) ;

  • une aspiration au bien (au sens d'un Télos, c'est-à-dire d'un but, d'un idéal) : un bien objectif (le développement et l'exercice du capital humain), et éventuellement un bien subjectif (dépendant des particularités de chacun, de ses goûts, de ses valeurs propres).

 

A présent, je vais essayer d'étoffer quelque peu cette morale de base. Je lui propose deux extensions distinctes mais complémentaires :

  • l'héroïsme, c'est-à-dire la capacité à se dépasser, à se sacrifier, en vu de promouvoir, soit pour soi-même (du point de vue de la globalité de son existence), soit pour tout un chacun, la justice et le bien ;

  • l'amour, qui est l'établissement et le maintien d'une relation particulière, singulière, inter-subjective, mais pas forcément exclusive ou unique, avec quelques autres personnes (les amis, les amants, la famille, etc.).

 

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Au-delà de la morale laïque (telle qu'elle vient d'être exposée), il faut donc, nous venons de le suggérer, également encourager l'héroïsme, c'est-à-dire le sens raisonné du sacrifice pour une cause dépassant notre individualité (le développement du capital humain de tout un groupe par exemple). Ce projet s'inscrit dans le cadre d'une « morale laïque étendue ». D'une façon un peu paradoxale, on peut également parler d'héroïsme pour soi-même, lorsque l'on concède à sacrifier partiellement et temporairement son propre capital humain, afin de contribuer à son développement ultérieur durable. C'est en effet dans la globalité d'une vie que doit s'apprécier le développement et l'exercice du capital humain, et non pas seulement sur le court-terme.

Le sacrifice est rationnel (et mérite donc proprement le qualificatif d'acte héroïque), à condition qu'il vaille le coup, et il vaut le coup si le produit de la plus-value en capital humain par la durée de son obtention est supérieur au produit de la moins-value de capital humain induite par le sacrifice, multiplié par la durée de la privation.

Le temps présentant la particularité – au regard de notre existence – de s'écouler du passé vers le futur, il paraît également plus rationnel de privilégier l'avenir sur le passé. Ainsi, entre deux situations exigeant le même sacrifice pour le même gain de capital humain, l'une où le sacrifice se situe après le gain, et l'autre où le sacrifice se situe avant le gain, il semble plus rationnel de préférer la seconde à la première.

 

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Enfin, l'amour est encore une attitude spécifique différente qui dépasse la simple morale laïque que nous avons exposé. L'amour consiste à se réjouir du bien de la personne aimée, à s'attrister du mal qui peut l'affecter, et à rechercher à établir et conserver avec la personne aimée un lien privilégié, de nature inter-subjective. L'amour consiste à vouloir former avec la personne aimée une sorte d'unité englobante mais respectueuse des individualités. Le véritable amour (Agapè) est également acceptation de l'autre tel qu'il est, pleinement, sans chercher à vouloir le changer à tout prix. Il est possible d'avoir un comportement et des intentions moralement irréprochables mais sans aimer personne. Aimer c'est faire un pas de plus vers l'autre, le reconnaître dans sa singularité, lui dire : « tu comptes pour moi ». On distingue classiquement 3 types d'amour qui peuvent cohabiter dans une certaine mesure chez la même personne, et à l'égard de la même personne :

 

  • Éros, c'est aimer l'autre parce qu'il nous fait du bien, c'est un amour qui se vit sur le mode du manque, de la frustration, de la possession. C'est aimer l'autre comme on aime la soupe ou le chocolat. C'est finalement s'aimer soi-même à travers l'autre.

 

  • Philia, c'est aimer l'autre parce qu'on reconnaît en lui un ensemble de qualités que l'on juge objectivement estimables. C'est aimer l'autre comme on aime une œuvre d'art ou une idée. Plutôt que d'amour, on peut parler d'appréciation ou d'estime.

 

  • Agapè, c'est aimer l'autre pour rien, ou plutôt pour lui-même, indépendamment de ce qu'il fait pour nous ou de ses qualités. C'est l'amour inconditionnel.

 

L'amour, il me semble, est indépendant de l'héroïsme. On peut être héroïque parce qu'on estime que c'est notre devoir, sans pour autant être engagé dans une relation inter-subjective particulière avec les personnes qui bénéficient de notre héroïsme. Inversement, l'amour ne suppose pas de poser des actes héroïques, même s'il recherche le bien de l'être aimé. Cependant, amour et héroïsme peuvent se conjuguer et se marient même très bien.

 

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Pour en finir avec les "crimes sans victimes" et les "offenses aux sentiments"...

 

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Conclusion : Nous voici parvenu au terme de ce court article, qui s'était donné pour objectif de proposer quelques préceptes généraux d'une morale laïque objective hypothétique dont il reste à discuter l'existence et le caractère obligeant (ainsi que précisé en introduction, cela ne fera pas l'objet du présent article), en partant des intuitions morales les plus générales des êtres intentionnels.

Chemin faisant, nous avons dégagé un certain nombre de préceptes ou de valeurs, que je vais à présent récapituler sous forme de maximes, à la manière de KANT :

 

  1. Respecte personnellement, et fais respecter le droit des personnes à disposer de la plus grande quantité de liberté compatible avec la même quantité de liberté pour tous.

  2. Agis et fais agir de telle manière que chacun parte dans la vie avec les mêmes possibilités de réussite que les autres.

  3. Développe et exerce tes propres compétences, connaissances, expériences, et participe, à la mesure de tes possibilités, au développement et à l'exercice des compétences, connaissances, et expériences d'autrui.

  4. Sache être héroïque et te dépasser, lorsque les circonstances l'exigent, ou lorsque l'enjeu est de taille ; et encourage cette même attitude chez autrui.

  5. N'hésite pas à développer et entretenir des liens privilégiés, fait de tendresse, de respect, et de tolérance, avec tes semblables ; et invite autrui à faire de même.

 

Nous avons également dénié toute immoralité réelle aux « actes immoraux sans victime » comme la masturbation ou l'homosexualité, ainsi qu'aux « offenses aux sentiments moraux », comme dans le fait de caricaturer Mahomet par exemple. A la place, nous avons affirmé que seuls disposent d'une valeur morale les actes qui causent un tort ou un bénéfice à quelqu'un, et qu'un tort ou un bénéfice ne peut pas se réduire à un sentiment / jugement moral d'approbation ou de désapprobation, le risque étant d'aboutir à un totalitarisme moral empêchant toute action. Ce n'est pas parce que l'on juge bien / mal une action ou qu'elle nous plaît / déplaît qu'elle est bonne / mauvaise. C'est au contraire parce qu'elle est bonne / mauvaise (indépendamment de ce qu'on en pense et de ce qu'elle nous suggère émotionnellement) qu'on doit la tenir pour bonne / mauvaise et qu'elle peut éventuellement nous ravir / nous offenser.


1D'après Jacques GENEREUX, Introduction à l'économie, le « capital humain est l'ensemble des aptitudes, talents, qualifications, expériences accumulés par un individu et qui déterminent en partie sa capacité à travailler ou à produire pour lui-même ou pour les autres ».


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Miky 15/06/2009 12:52

Mais z'encore ?...

Personne 05/06/2009 09:39