Pour en finir avec les "crimes sans victime" et les "offenses aux sentiments"... (version 2.0)

Publié le par Miky

Nous avons dit, vers le début de cet article, qu'il était important de proposer une authentique morale laïque dont le fondement soit détaché de tout parti pris idéologique ou religieux. On remarque, en effet, que notre morale habituelle est contaminée de partis pris de la sorte, qui existent de manière le plus souvent diffuse, implicite et non-réfléchie, et surtout détachés du socle qui leur donnait un fondement, et donc une certaine justification. Je veux parler de la religion judéo-islamo-chrétienne essentiellement.

 

Ces préjugés moraux peuvent être rangés selon trois catégories principales :

 

  1. Le légalisme moral, selon lequel, ne pas respecter, dans chacun de ses actes, une certaine norme (le plus souvent naturelle), est une faute morale en soi. Ce légalisme moral se présente le plus souvent comme un respect de la « loi morale naturelle », mais parfois aussi de la tradition. Le problème de ces avatars du légalisme moral est qu'ils ne sont orientés par aucune conséquence objective, mais tout au plus par l'indignation bien subjective de ceux qui les promeuvent. Ils sont donc, à proprement parler, insensé : délaissant la question de la sémantique (du sens) des actes (que veulent-ils dire, par quelle intention sont-ils mûs) au profit des seules questions syntaxiques (ces actes, dans leur processus, sont-ils conformes à telle ou telle règle), ou ramenant les questions sémantiques aux questions syntaxiques, ce qui est une façon de nier leur importance, en niant la légitimité de leur indépendance épistémologique. Ces lois morales intransigeantes trouvent leur justification ultime, ou bien en elles-mêmes (ce qui est circulaire), ou bien dans leur décret par un hypothétique divin législateur... qui doit être bien sadique pour condamner à l'enfer les auteurs de « crimes et délits sans victime ».

En tout cas, cette justification paraît bien incomplète. Pourquoi une chose serait-elle morale du simple fait qu'il en aurait été décidée ainsi par Dieu ? Certes, on peut supposer que Dieu est assez puissant pour générer des vérités morales, cependant, deux problèmes se posent : il semble que tout puissant Dieu soit-il, il ne puisse pas faire en sorte qu'un acte soit immoral s'il ne fait pas aussi en sorte que cet acte cause réellement du tort à quelqu'un, et qu'un acte soit moral s'il ne fait pas aussi en sorte que cet acte cause réellement un bien à quelqu'un. Par ailleurs, on peut se demander si Dieu institue une loi morale parce qu'elle est bonne, ou si elle bonne parce qu'il l'institue. Dans le premier cas, la loi morale ne tire pas sa valeur morale de Dieu mais d'autre chose. Dans le second cas, elle est arbitraire, semble-t-il. On pourrait objecter que Dieu est bon, et donc que ses décisions ne sont pas arbitraires : s'il a décidé que telle loi morale est bonne, ce n'est pas arbitrairement et sans raison, mais avec sagesse et... bonté. Seulement voilà, quel sens cela a-t-il de dire que Dieu est bon, si la bonté se définie par rapport à Dieu ? On n'exprime là qu'une tautologie. Et en se basant sur quel critère a-t-il pu décider que cette loi morale est bonne, sinon sur le fait qu'elle est déjà bonne (c'est-à-dire indépendamment de toute décision divine) ? Cela revient tout simplement à nier le rôle de Dieu dans la création des vérités morales. Tout au plus, on pourra dire qu'une loi instituée par Dieu est bonne en ce sens qu'on s'expose au courroux divin si on s'aventure à l'enfreindre et qu'au contraire on sera divinement récompensé par notre obéissance servile.

La quasi-nécessité d'une référence fondatrice à un divin législateur rend le légalisme moral difficilement tenable hors contexte de foi. En revanche, il est tout à fait chez lui au sein des trois monothéismes. Tout au plus, dans notre monde au moins partiellement sécularisé, on peut admettre la nécessité de s'entendre sur des codes généraux utiles à l'inter-compréhension des gens, comme par exemple la grammaire. En principe, on ne choisi pas sa langue maternelle, elle nous est imposée. Il en est de même des us et coutumes de notre pays (comme la politesse), que l'on apprend à respecter, quand bien même ils peuvent différer d'un pays à l'autre. Tant que le légalisme en reste à ces ambitions modestes, prescrivant des usages par pragmatisme, en renonçant à leur accorder une valeur morale profonde, en laissant libre cours à la créativité, il reste admissible et utile. Mais s'il se met à dresser une liste d'interdits moraux sévèrement punis, il outrepasse son domaine d'admissibilité et d'utilité. On objecte parfois que l'irrespect de certains codes arbitraires peut mener à de graves conséquences objectives. Par exemple, il peut sembler arbitraire de décider de rouler à droite plutôt qu'à gauche. Pourtant, si on décide d'exprimer sa liberté d'expression en roulant à gauche en France, on risque de causer des accidents mortels. Mais cet exemple montre que s'il faut respecter le sens de circulation à droite en France, c'est en raison des graves conséquences objectives qui peuvent découler d'un non-respect de cette convention, non en raison d'un principe qui poserait que "rouler à droite" est intrinsèquement et absolument bon en soi. Et on ne peut donc pas partir de ces exemples où le non-respect d'une règle entraîne de graves conséquences objectives pour généraliser et conclure que tout non-respect d'une règle est un mal. Car le non-respect de certaines règles n'entraîne et ne peut entraîner directement aucune espèce de conséquence objective. Il en est ainsi de la règle proscrivant la nudité publique. Certes, des gens se trouveront certainement indignés à la vue d'une nudité s'étalant en place publique, et cette indignation peut causer une émeute entraînant pourquoi pas des morts. Pour autant, ce n'est pas la nudité elle-même qui aura tué ces gens. C'est l'émeute soulevée par l'indignation, laquelle n'aura pas été causée par la nudité, mais par la représentation arbitraire négative associée à la nudité. La nudité en tant que telle n'aura donc pas été une cause suffisante. Elle n'est pas non plus une cause nécessaire, puisque virtuellement tout et n'importe quoi et son contraire sont susceptibles d'indigner l'un ou l'autre. Même les choses en apparence les plus anodines (par exemple manger de la viande le vendredi saint). La nudité n'étant ni une cause suffisante ni une cause nécessaire, on peut douter qu'elle soit une cause tout court. Elle est plutôt une occasion d'indignation, de même qu'une feuille de papier blanc est une occasion de dessiner mais qu'elle n'est pas la cause de l'acte de dessiner. Une silhouette perçue à tort comme dénudée (parce que située loin, et vêtue de manière moulante d'habits couleur chair, par exemple), occasionnera une semblable indignation, de la part des mêmes personnes.

Une autre tentative de justification de ces lois morales intransigeantes réside, nous l'avons dit, dans ces lois morales elles-mêmes. La circularité évidente que l'on peut objecter de prime abord peut être contournée par une sorte de holisme moral postulant que la valeur morale d'un certain acte ne dépend pas que de sa valeur morale intrinsèque, mais également de l'ensemble des autres actes qui l'environnent, c'est-à-dire des actes que le sujet pose pendant, avant et après l'acte en question ; voire même des actes que d'autres sujets de la même communauté que lui posent. Selon cette perspective, si les actes contre-nature (pour prendre cet exemple) sont immoraux, c'est parce qu'ils dévaluent, en quelque sorte, un certain nombre d'actes semblables, mais conformes à la nature. Un exemple permettra d'y voir plus clair. Supposons que j'ai l'habitude de me masturber tout seul dans ma chambre. Il s'agit là d'un acte sexuel contre-nature visant uniquement la recherche du plaisir, ou d'un apaisement psychophysiologique. Comment être sûr, dès lors, que lorsque je ferai soi-disant l'amour à mon épouse, ce ne sera pas aussi uniquement dans la quête du plaisir ou d'un apaisement psychophysiologique ? Avant de répondre à cette question, il n'est pas inutile de se demander si elle pertinente relativement à la question de la moralité des actes contre-nature. Je pense que non. Le doute qui peut frapper mon épouse quant à la signification de mon acte n'est pas, en soi, un préjudice que je lui fais subir. Il n'altère pas directement et ne vise pas à altérer sa liberté ou sa capacité à agir. Il se peut néanmoins qu'il contribue à l'altérer indirectement. Je renvois donc mes lecteurs à ma discussion, un peu plus loin, de l'ultra-conséquentialisme. Il se peut également qu'il heurte ses sentiments moraux. Sur ce point, je renvois mes lecteurs à ma discussion, ci-après, du relativisme moral et du sentimentalisme. Supposons cependant, pour les besoins de l'argument, que la question est moralement pertinente. Je répondrai que ma parole devrait suffire à rassurer mon épouse. La tenir pour insuffisante, ce serait soit un manque de confiance quant à ma sincérité, soit un manque de confiance quant à mes capacités à discerner le sens que je donne à mes actes, l'intention qui y préside, les motifs et raisons qui en rendent compte. J'ajoute qu'il n'y a strictement aucune raison de tenir un ensemble d'actes similaires comme un tout indissociable devant nécessairement – ou probablement – recevoir la même explication. La masturbation solitaire est un acte qui n'implique que soi-même. Que l'expression ou le renforcement d'une union amoureuse ne fasse pas partie de ses finalités est donc une évidence structurelle. Toute autre est la configuration lorsque l'on fait l'amour à son compagnon de vie. Par conséquent, toutes autres doivent être les conclusions relativement à sa signification... Enfin, remarquons que s'il fallait prendre cet holisme au sérieux, alors pourquoi ne pas décider de n'aller au cinéma qu'en étant accompagné de son conjoint ? En effet, si je vais de temps en temps au cinéma seul, ce sera uniquement pour le plaisir du film. Par conséquent, si j'y vais ensuite avec mon épouse, comment être sûr, dès lors, que ce ne sera pas aussi uniquement pour le plaisir du film ? Avec cet exemple absurde, on voit très clairement que le holisme moral ne tient pas.

 

  1. Le relativisme et le sentimentalisme moraux constituent, à eux deux, la deuxième catégorie de préjugés moraux que nous allons aborder.

Le relativisme moral, n'est pas à proprement parler religieux au sens des trois monothéismes, mais il s'enracine dans un contexte post-religieux, de déliquescence de la religion, et notamment de son légalisme moral, sans toutefois renoncer totalement à son programme liberticide en matière de morale. Pour le relativisme moral, un acte est mauvais s'il est jugé mauvais par une majorité de gens et/ou s'il offense une majorité de gens. Inversement, un acte est bon s'il est jugé bon par une majorité de gens et/ou s'il plait à une majorité de gens. Le relativisme moral (qui s'oppose au réalisme moral) procède à un total renversement copernicien de la cause et de l'effet. C'est comme dire que la tour Eiffel existe parce qu'elle est perceptible par les gens (relativisme ontologique), alors qu'elle est au contraire perceptible par les gens parce qu'elle existe (réalisme ontologique). Son problème principal réside dans le caractère fluctuant (chronologiquement et géographiquement) de ses énoncés. Si la majorité change d'avis, la vérité (morale) change avec elle. La vérité (morale) ne sera pas non plus la même, peut-être, d'un côté ou de l'autre des Pyrénées. Mais un autre écueil du relativisme (moral) est son caractère profondément contre-intuitif, comme si la vérité ou la réalité n'était pas déjà là, à découvrir, mais qu'elle était entièrement construite par les hommes, ainsi assimilés à des sortes de démiurges. Il est impossible, dans le cadre du relativisme (moral), de donner un sens à des énoncés qui semblent pourtant sensés tels que : « la majorité s'est trompée » ou « telle minorité a raison ». En rendant synonymes « croyance commune » et « vérité établie », le relativisme (moral) sème la confusion. S'il fallait tenir compte du jugement et du sentiment d'autrui avant de faire ce que l'on croit juste et bon, on ne ferait rien. En effet, les offenses faites aux sentiments moraux des gens peuvent être virtuellement infinies, et tout action, parole ou pensée peut être potentiellement jugée offensante par quelques personnes. Par exemple, je me sens particulièrement blessé par les propos et la pensée de l'Église catholique concernant la sexualité. Par ailleurs, je suis loin d'être le seul dans ce cas là. Le fait que des personnes puissent croire et rendre culte à un Dieu soi-disant bon et tout-puissant quand je contemple tant de misère autour de moi me répugne également. Dois-je, pour cette raison là, juger les chrétiens d'immoraux ? Que dire également des réactions d'indignation suite à la publication, par Charlie Hebdo, de caricatures du prophète Mahomet ? Faut-il approuver cette condamnation morale, au nom d'une prétendue atteinte illégitime aux sentiments religieux ? Si le nombre de personnes blessées doit entrer dans l'équation morale, alors ce cas est tout à fait exemplaire, une majorité de musulmans – modérés y compris – de tous les pays ayant fustigé les caricatures et leurs auteurs.

Une variante du relativisme moral, à la fois un peu plus raffinée et davantage soluble dans le monothéisme abrahamique, est ce que faute de mieux j'appellerai le sentimentalisme moral. Ce dernier croit en l'existence de sentiments moraux universels qui s'enracineraient profondément dans la nature humaine, et ne dépendraient pas des cultures, des lieux et des époques (ainsi, la réprobation universelle de l'inceste1). D'après le sentimentalisme, ou bien ces sentiments ne sont pas répressibles, ou bien, s'ils le sont, c'est au prix d'un long et pénible processus, ou bien d'un traumatisme violent, et cela nous met toujours en contradiction avec notre nature.

Bien entendu, un sentimentalisme un minimum informé ne peut pas faire l'économie de considérer le fait que plusieurs personnes ne possèdent véritablement aucune prédisposition à avoir des sentiments moraux alignés sur ceux de la majorité de leurs congénères, voire qu'ils ont tendance à nourrir des sentiments moraux qui leur sont frontalement opposés. Ce sentimentalisme informé ne pourra se maintenir que couplé à un essentialisme normatif : puisque ces êtres sont des êtres humains, ils doivent s'aligner sur le comportement normal attendu d'un être humain (et nous voilà ramenés au légalisme moral...).

On trouvera toujours toutes sortes de prétextes à faire valoir pour essentialiser les (quasi-)invariants anthropologiques : des raisons pseudo-démocratiques (l'essence d'un être est ce qui caractérise la plupart des êtres de la même espèce, ou le prototype des êtres de cette espèce), mais surtout des raisons téléo-naturalistes (et nous voilà ramenés à la « loi morale naturelle »...). Certains sentiments moraux génétiquement programmés auraient présenté un sérieux avantage adaptatif à une époque, et c'est pourquoi on les retrouve actuellement chez la plupart des gens. Par exemple, la dégoût de l'inceste aurait permis d'éviter la consanguinité inhérente à l'endogamie.

Seulement voilà, ce qui peut présenter un intérêt, sous un certain aspect, à une certaine époque, peut être inutile voire nuisible sous d'autres aspects ou à une autre époque. Rien ne nous garantit donc que nos lointains descendants conserveront ces caractéristiques génétiques qui, aujourd'hui, par exemple, tendent à nous dégoûter de l'inceste. Prétendre alors que la condamnation morale de l'inceste continuera de faire partie de l'essence de l'être humain dans quelques siècles c'est ni plus ni moins que faire de la métaphysique (voire de la théologie) déconnectée du réel, car dans le monde réel, le sentimentalisme n'échappe pas à un certain relativisme. Le simple fait que des exceptions existent aux prétendus universaux moraux prouve que ces derniers ne sont pas si universels que cela et nous ramène à la question du relativisme.

Mais surtout, cet argument « évolutionniste » néglige le fait qu'être dégoûté de l'inceste n'est pas le seul moyen d'empêcher la consanguinité. Quelqu'un de suffisamment discipliné mentalement pour s'astreindre à des rapports sexuels non-procréatifs lorsque des rapports sexuels procréatifs présenteraient un risque pour une progéniture potentielle pourrait s'adonner à des relations incestueuses sans funestes conséquences. Et cela peut être généralisé à tous les autres sentiments moraux « invariants » que veut essentialiser le sentimentalisme.

Mais admettons qu'il existe une essence éternelle de l'être humain, et que celle-ci comporte, par exemple, un dégoût vis-à-vis de l'inceste, il reste à se demander pourquoi, davantage que dans le cas du relativisme, on serait obligé de s'y conformer personnellement et d'inviter à s'y conformer. Quel est le mal, concrètement, de celui qui n'actualise pas cette essence éternelle de l'être humain ? Quel est le bien, concrètement, de celui qui l'actualise ? En quoi cette essence comporterait-elle un caractère moral ? On pourrait se dire qu'une essence éternelle est forcément morale, au moins dans le sens qu'elle indique toujours une finalité, qu'il est bon, pour un certain être, d'accomplir, et dont il est mauvais, pour cet être, de s'écarter. Cependant, c'est loin d'être évident. Supposons qu'il existe des êtres dont l'essence éternelle soit de torturer sauvagement d'autres êtres. Il va de soi, semble-t-il, qu'il est de loin préférable qu'une telle essence éternelle ne s'actualise pas !...

En fait, le réel problème du sentimentalisme reste son hégémonisme. « Les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux », chantait Georges BRASSENS. Pourquoi diable vouloir imposer – ne serait-ce que sur le plan de la condamnation morale – la norme d'une majorité à la minorité ? Que ceux qui présentent un dégoût manifeste pour, mettons, l'inceste, ne pratiquent pas l'inceste, c'est très bien. Mais pourquoi cela devrait-il dicter la conduite de ceux qui y trouveraient leur compte ? Il est bien plus offensant d'être contraint d'agir contre ses sentiments moraux ou de ne pas pouvoir leur donner libre cours, que de simplement savoir qu'à certains endroits du monde, certaines personnes se livrent, dans l'intimité de leur vie privée, à des actes qui personnellement nous rebuteraient, et que rien ne nous oblige à pratiquer. Certaines personnes mangent des larves d'insectes. Personnellement, cela m'écœurerait. Cela ne veut pas dire que je dois considérer qu'elles agissent mal et que je ne pourrais pas être amis avec elles. A partir du moment où elles ne me forcent pas à en manger, ou qu'elles n'en mangent pas en ma présence, ce qu'elles mettent dans leur assiette les regarde elles seulement. Ainsi, la position morale que je défends ne dit pas que les hétérosexuels monogames et exogames sont des réacs coincés. Dans le monde tel que je le vois, ils pourraient continuer sans problème de mener leur vie comme ils l'entendent, conformément à leurs sentiments moraux, sans être jugés. Mais de grâce, qu'ils ne se permettent pas de juger ceux qui font un autre choix parce que leurs sentiments moraux sont différents.

Ceux qui sont des réacs coincés, ce sont ceux qui ne supportent pas que l'on puisse avoir des sentiments moraux différents des leurs, et surtout que l'on se conduise selon nos propres sentiments moraux, plutôt que selon les leurs. On trouve de tels « réacs coincés » partout. Y compris là où l'on s'attendrait le moins à en trouver, par exemple au sein de la communauté LGBT. Nombreux sont en effet les homosexuels purs et durs (sans mauvais jeu de mots) qui se trouvent fortement contrariés du simple fait que certaines personnes puissent être bisexuels. Pour eux, ce sont forcément des homosexuels qui ne veulent pas s'assumer, ou encore des hétérosexuels qui veulent se donner un genre... Bref, on retrouve le même genre de jugements de valeurs moralisant que l'on peut trouver chez les « cathos de droite ». De nombreux homosexuels seront choqués et blessés d'entendre des hétérosexuels dire que l'homosexualité les dégoûte ou les écœure, et seront prompts à condamner moralement de tels propos. Or, être dégoûté par l'homosexualité est tout à fait admissible éthiquement parlant, à partir du moment où l'on n'en tire pas une condamnation morale générale de l'homosexualité.

Au fond, peut-être que la vérité elle-même, celle de l'existence des homosexuels par exemple, ou plus simplement celle que telle ou telle personne est homosexuelle, n'a pas à être imposée à qui ne supporte pas de l'entendre. Surtout s'il s'agit d'un ami de la dite personne et que cette information pourrait blesser ses sentiments moraux et la conduire à reconsidérer son amitié, alors il vaut mieux se taire ou mentir. Peut-être que dire la vérité à quelqu'un qui veut rester dans le confort de ses croyances n'est ni charitable ni juste. Un fameux proverbe affirme que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. J'ai pendant longtemps été très réticent face au mensonge. Mais puisque parfois la vérité blesse, du simple fait d'être la vérité, alors même qu'il n'y a aucun mal réel à déplorer pour personne, j'ai été amené à changer d'avis. Le libéralisme politique proscrit de faire à autrui quelque chose contre son consentement. On doit peut-être y inclure le fait de dire la vérité à qui ne veut pas l'entendre, selon la perspective d'un libéralisme politique abouti. Bien sûr, le mensonge reste immoral dans bien des cas. Sur nos sentiments envers autrui, sur ce qui peut avoir des conséquences importantes pour lui, qui le concerne au premier chef, il faut demeurer franc, sincère, transparent. Mais tout n'est pas à dire, et notamment ce qui pourrait blesser inutilement ses sentiments moraux. Même si quelqu'un dit souhaiter connaître la vérité, il faut avoir suffisamment de psychologie pour savoir si ce qu'il souhaite est vraiment de la connaître ou simplement de croire qu'il la connaît. S'il dit vouloir connaître la vérité, qu'il l'apprend, et que cela le blesse et détruit l'affection qu'il nourrissait pour quelqu'un d'autre, alors il faut croire qu'il s'illusionnait lui-même : rien, en fait, ne l'intéressait moins que la vérité ; seule comptait pour lui une certitude conforme à ses attentes. L'expérience offre d'autres exemples de vérités qu'il est bon de cacher. Par exemple, à quoi bon troubler les derniers jours de vie d'un malade en lui annonçant qu'il souffre d'une maladie mortelle et incurable ne lui laissant plus qu'un très bref sursis ? Il se peut qu'il manifeste un apparent désir de savoir, mais c'est plutôt un désir de se rassurer. Si on lui dit la vérité, à n'en pas douter, cela le plongera dans un sombre désespoir pour les quelques jours d'existence qu'il lui restera. Un mensonge porteur d'espoir et de force vaut parfois mieux qu'une vérité désespérante, sombre, et à laquelle on ne peut, de toute façon, rien changer.

 

  1. L'ultra-conséquentialisme, est la troisième catégorie de préjugés moraux que je veux à présent aborder. Le terme est un néologisme personnel. Je ne l'ai jamais trouvé ailleurs. Par ce néologisme, je souhaite renvoyer à une catégorie particulière de conséquentialisme qui considère qu'un acte est moralement inacceptable si on peut imaginer un scénario dans lequel cet acte conduirait, au bout d'un temps indéfini pouvant être très long, après une série d'étapes également indéfinie, à des conséquences néfastes. Poussé à l'extrême, cet ultra-conséquentialisme peut aller jusqu'à considérer des conséquences complètement hypothétiques et ineffables d'ordre spirituel ou métaphysique, pour des temps situés post mortem. L'ultra-conséquentialisme est la dernière cartouche du conservatisme moral, après l'échec du légalisme, du relativisme et du sentimentalisme. Il tente de redonner du crédit à ces idéologies en formulant des mises en gardes funestes du genre :

  • en défense du relativisme moral et du sentimentalisme moral : « Si vous commettez l'acte X, vous allez offenser les sentiments de Pierre, qui sous le poids de la colère va vouloir tuer Paul, ce qui va entraîner un conflit armé entre les partisans de Pierre et ceux de Paul, ce qui va mettre fin à l'humanité, etc. » (argument dit « de la pente savonneuse ») ;

  • en défense du légalisme moral : « Si vous commettez l'acte X, vous enfreignez une loi de la Nature instituée par Dieu, ce qui va souiller votre âme / fâcher l'Éternel, et aura pour conséquence, après votre mort, de vous plonger dans les affres du Purgatoire, voire de l'Enfer. » (argument des « vices cachés »).

L'ultra-conséquentialisme est un discours très à la mode chez certains pseudo-intellectuels de gauche (d'obédience « gauche réac », eh oui, cela existe !) qui se sentent très concernés par les blessures infligées à toutes sortes d'entités abstraites comme la pudeur, la dignité humaine, le devoir, l'état, le peuple, etc. ainsi que par les vexations que subissent les sentiments moraux des personnes les plus hostiles au progrès de la liberté (mais bizarrement, ces mêmes pseudo-intellectuels de gauche n'ont que faire des offenses aux sentiments moraux des amis de la liberté...). On trouve une même ligne d'argumentation chez nombre de clercs et laïcs catholiques assez intelligents pour comprendre que l'Église doit adapter son discours traditionnel si elle souhaite qu'il ait quelques résonances dans le monde actuel.

Pourquoi l'ultra-conséquentialisme est-il intenable ?

  • Tout d'abord, il est impossible de maîtriser l'ensemble des conséquences possibles – à plus ou moins long-terme – de chacun de nos actes. Or même l'acte le mieux intentionné, le plus vertueux, et le plus « moral » selon les critères du conservatisme, peut présenter des conséquences désastreuses.

  • L'ultra-conséquentialisme déresponsabilise les gens qui deviennent les pièces d'un jeu de dominos dont les mouvements de chute s'enchaînent et s'amplifient mécaniquement, sans qu'à aucun moment l'une de ces pièces ne puisse manifester le moindre libre-arbitre pour décider de mettre fin à cette chaîne de cause à effet. Si une jeune fille super-ultra-sexy en mini-mini-jupe se fait violer, l'ultra-conséquentialiste conséquent devra en attribuer la responsabilité principale à la jeune fille qui aurait dû se camoufler pour ne pas susciter la convoitise, et non au violeur qui pouvait difficilement contenir ses pulsions face à un stimulus si érogène (le pauvre...).

  • Enfin, en demandant de prendre en compte des risques tout à fait improbables voire purement hypothétiques, l'ultra-conséquentialisme manque de réalisme et de rationalité. Tout peut toujours être imaginé, le pire et le meilleur. On peut imaginer que tel charmant garçon va soudain se transformer en pervers serial-killer du simple fait que je me serai moquer de sa religion. On peut imaginer que l'homosexualité diffuse dans l'atmosphère une onde mystérieuse qui agit comme un excitant belliqueux pour une race inconnue d'extraterrestres hostiles qui vont venir nous envahir, etc. Mais on peut imaginer aussi qu'égrener les chapelets contribue à la perturbation géothermique d'une planète en orbite autour de Proxima du Centaure, ou encore que s'abstenir de pratiquer l'adultère mécontente en fait Dieu, contrairement à ce qu'on a toujours cru... Un sain conséquentialisme doit donc s'appliquer à juger des conséquences les plus probables d'un certain type d'actes, d'après une démarche scientifique rigoureuse, et ne surtout pas sombrer dans une espèce de délire paranoïaque.

Friedrich HAYEK2 a proposé une forme plus élaborée d'ultra-conséquentialisme, en vue de défendre les valeurs traditionnelles. D'après lui, les valeurs, croyances ou concepts dénués de pertinence finissent par disparaître assez rapidement d'eux-mêmes. Si, donc, les valeurs judéo-chrétiennes continuent d'exister aujourd'hui, il y a fort à parier qu'elles renferment un certain fond de vérité. C'est l'histoire qui démontre leur pertinence. Notons tout de suite que l'argument se veut modeste. Il ne s'agit pas d'affirmer, à l'aide de cet argument, que l'ensemble du catéchisme est incontestable, ni d'encourager à une pratique chrétienne stricte. Ensuite, l'argument semble oublier un certain nombre de conditions historiques de maintien et de propagation des valeurs judéo-chrétiennes, comme les Croisades ou l'Inquisition... Actuellement – et c'était peut-être moins vrai du temps de HAYEK – le judéo-christianisme est en perte de vitesse face à la montée de l'Islam. Doit-on dès lors admettre que les lois coraniques renferment un fond de vérité et ne sont pas dénuées d'une certaine pertinence ? Revenons au judéo-christianisme. Actuellement, il connaît un autre déboire à travers la sécularisation progressive de la société. Il ne s'agit pas vraiment d'une rupture, mais d'une sorte de désagrégation progressive. Des valeurs comme la charité chrétienne s'en sortent bien. D'autres, comme la morale sexuelle chrétienne, sont bien mal en point. S'il faut en croire HAYEK, n'est-on pas en train de vivre une disparition de valeurs dénuées de pertinence – au moins relativement à notre monde – tandis que les véritables valeurs pertinentes comme l'amour continuent de se maintenir ? En tout cas, l'argument de HAYEK est dangereux : il peut facilement se retourner contre les conceptions de ceux qui espéraient en tirer profit.

Venons-en finalement à un argument qui me plait beaucoup, vous allez comprendre pourquoi. Cet argument s'appuie sur un phénomène psychologique connu sous le nom de « paradoxe de l'abondance », et que l'on peut résumer par la phrase : « l'interdit créé l'envie ». En effet, on a pu observer que lorsqu'une denrée est rare, elle est généralement activement recherchée. Si elle devient abondante, on note qu'après une courte période durant laquelle on se « jette dessus », on finit rapidement par s'en lasser. Paradoxalement, on en vient à moins la rechercher et la consommer que lorsqu'elle était difficile d'accès. C'est pourquoi, aussi bizarre que cela puisse paraître, le fait de légaliser les drogues aurait certainement pour effet d'en réduire la consommation. L'interdiction créé un besoin de transgression, très grisant. Si l'interdit tombe, le besoin de transgression, toujours présent, doit être trouvé ailleurs. Ainsi, la condamnation morale des actes contre-nature sans victime présenterait plusieurs avantages :

  • elle permettrait de conserver / accroître leur potentiel jouissif ;

  • elle éviterait qu'on ait besoin de rechercher la transgression ailleurs, dans des actes véritablement immoraux voire injustes.

Transgresser les codes et les normes est constitutif du développement de la personnalité. Jouer avec l'est également, et c'est aussi un formidable stimulateur de la créativité. Ce n'est pas par hasard que certains auteurs s'imposent des contraintes d'écriture. Loin de brimer notre liberté, s'imposer des contraintes permet à celle-ci de s'exprimer pleinement, avec inventivité.

Cependant,

  • ces contraintes doivent rester raisonnables, sinon elles étouffent, et ne permettent pas la transgression. Or une condamnation morale sans appel et une désapprobation unanime et profonde peuvent inhiber au contraire toute action, installer une névrose d'angoisse de la transgression, dont les conséquences seront jugées terrifiantes...

  • on a montré, au mieux, qu'il est utile de condamner moralement les actes contre-nature sans victime, non que ces actes sont véritablement condamnable d'un point de vue moral.

 

Contre le légalisme, contre le tandem relativisme – sentimentalisme et contre l'ultra-conséquentialisme, je veux à présent affirmer quelques grands principes qui me paraissent bien plus solides et opérationnels.

 

  1. Contre le légalisme moral, j'affirme le personnalisme moral :

    1. Faire du mal, c'est toujours faire du mal à quelqu'un.

    2. Faire du bien, c'est toujours faire du bien à quelqu'un.

  2. Contre le relativisme et le sentimentalisme moraux, j'affirme le réalisme moral :

    1. Un acte n'est pas mauvais parce qu'on juge qu'il est mauvais ou parce qu'il nous offense, c'est au contraire parce qu'il est mauvais (et ce, indépendamment de notre jugement ou de nos sentiments), qu'on devra le juger mauvais et qu'on pourra en être offensé.

    2. Un acte n'est pas bon parce qu'on juge qu'il est bon ou parce qu'il nous plait, c'est au contraire parce qu'il est bon (et ce, indépendamment de notre jugement ou de nos sentiments), qu'on devra le juger bon et qu'il pourra nous plaire.

  3. Contre l'ultra-conséquentialisme, j'affirme l'éthique des droits, éthique déontologique pour laquelle certains types d'actes sont mauvais par essence : ceux qui sont irrespectueux des droits fondamentaux ; et j'affirme aussi le tandem conséquentialisme de la règle et éthique des vertus, pour lequel il faut prendre pour norme de nos actions les comportements dont une étude scientifique rigoureuse a pu montrer les conséquences bénéfiques en général, ce bénéfice étant un accroissement et/ou un exercice du capital humain.

1En fait, quasi-universelle, car contrairement à l'idée reçue, certaines peuplades l'ont toujours accepté sans problème, et même parmi les civilisations le réprouvant, il s'est toujours trouvé des pratiquants convaincus en nombre non négligeable.

2Hayek, F.A., 1973. Law, Legislation and Liberty. Chicago: University of Chicago Press.

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temps 14/05/2009 00:33

Comme d'un fait étrange, pour bien dire les choses nous sommes obligés d'écrire un roman.Les concours sont ouvert en ce moment sur l'UM2, mais il ne reste que ~10 jours pour s'inscrire.cordialement