Ou bien il y a trop de mal... ou bien il n'y en a pas assez !

Publié le par Miky

Une des théodicées les plus en vogues (et défendue notamment par Plantinga), tente d'expliquer l'existence du mal malgré l'existence de Dieu comme un moindre mal : Dieu tenait à ce que nous soyons libres, or la liberté impliquait que l'on puisse choisir le mal. Dieu ne pouvait donc pas atténuer le mal sans nous rendre esclaves et donc brimer notre liberté. Or un monde "bon" mais sans liberté ne serait pas aussi parfait qu'un monde "mauvais" mais où les êtres sont libres. Par conséquent, Dieu a actualisé ce dernier type de monde, et non le premier.

Cette stratégie, cependant, ne marche pas. J'ai déjà expliqué cela avec mon exemple de Toto. Mais puisque, visiblement, cet argument n'a pas su convaincre certains internautes, je vais essayer d'argumenter ce point autrement.

Le présupposé de cette théodicée semble être qu'il est impossible de pouvoir librement choisir entre le bien et le mal si nous ne pouvons pas causer, par nos actions, des actes bons ou mauvais aux conséquences profondes, durables, voire définitives. D'où la nécessité, non seulement que puisse naître en nous des mauvaises intentions, mais encore qu'elles trouvent moyen de s'actualiser pleinement, et donc que de véritables atrocités (comme l'Holocauste) puissent être commises.

Or, il se trouve que par l'action des forces publiques et les décisions des tribunaux, des criminels sont mis hors d'état de nuire. Cela ne supprime pas nécessairement leurs mauvais penchants, mais cela permet d'éviter que ceux-ci s'expriment, ou du moins qu'ils s'expriment au-delà d'une certaine limite. On peut imaginer sans peine que de telles mesures ont permis, sinon un perfectionnement moral des dits criminels, au moins d'éviter que d'horribles méfaits soient perpétrés.

Toutefois, si une condition, pour que l'on puisse vraiment choisir entre le bien et le mal, est que nous pouvions causer, par nos actions, des actes bons ou mauvais aux conséquences profondes, durables, voire définitives, alors il est manifeste que ces criminels mis hors d'état de nuire ne peuvent plus choisir véritablement entre le bien et le mal. Si cela, c'est-à-dire choisir véritablement entre le bien et le mal, est un bien plus important que le fait que des actes mauvais ne soient pas commis et que des actes bons soient réalisés, alors il vaudrait mieux laisser ces criminels libres, afin qu'ils puissent, en commettant délibérement leurs crimes, réaliser ce bien supérieur.

Le fait qu'un certain nombre de criminels soient cependant hors d'état de nuire montre en tout cas que ce bien supérieur n'est pas réalisé pleinement. Par conséquent, ou bien Dieu a échoué à le réaliser (en ce cas, il n'est pas tout-puissant), ou bien il n'a pas voulu le réaliser (en ce cas il n'est pas bon), ou bien un peu des deux (en ce cas il n'est ni tout-puissant ni bon). Bien sûr, peut-être Dieu n'existe-t-il tout simplement pas...

D'un autre côté... si les criminels n'étaient pas mis hors d'état de nuire, cela ne fonctionnerait pas mieux. En effet, le crime des criminels consiste parfois à empêcher autrui d'actualiser ses intentions. Par exemple, un criminel qui séquestre quelqu'un d'autre, ou lui coupe bras et jambes. Or ce faisant, il contrevient au libre-arbitre de ses victimes, si pouvoir choisir vraiment entre le bien et le mal implique nécessairement que nous puissions poser des actes aux conséquences profondes, durables, voire définitives. On ne s'en sort pas ! La liberté morale des uns ne peut qu'empiéter sur la liberté morale des autres, et donc quid de la responsabilité ?

A la limite, il faudrait que Dieu empêche les maux résultants en une diminution de la liberté morale de quelqu'un. Il y aurait donc un peu moins de liberté morale, mais elle serait équitablement répartie. Tout le monde pourrait causer des maux profonds, durables, voire définitifs, à l'exception des maux qui, limitant la liberté d'action des gens, les empêcheraient de commettre les maux en question ou des biens et donc porterait ainsi atteinte à leur libre-arbitre.

Mais une fois encore, cela n'est pas ce qu'on observe...

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Yves 19/09/2009 18:02

Je te réponds très bientôt cher Miky. Je suis overbooké en ce moment.

ti'hamo 15/09/2009 14:12

"J'ai déjà expliqué cela avec mon exemple de Toto."...auquel on a répondu, sans que la réponse soit jamais prise en compte ni ne reçoive la moindre objection.Sûr, si on voulait à toute force se forger une construction mentale artificielle selon laquelle on a réussi à répondre à tout et à s'édifier une théorie parfaite à toute épreuve, on agirait ainsi en écartant sans le regarder ce qui ne cadre pas avec cette vision.Mais, bon, dans le cadre d'une pensée objective, raisonnée, et honnête, peut-être agirait-on autrement. hm.(sinon, concernant l'autre sujet parallèle, j'avoue être assez rétif à l'idée "d'essences" existant seules et détachées de tout. Vu que l'essence est "ce que la chose est".Quant à l'"idée de...", je le vois plutôt comme "ce qu'il y a d'intelligible dans la chose, et qui s'en trouve dégagé et mis en lumière par et dans l'intelligence"...  auquel cas, il ne s'agit pas non plus, dans ce sens, de quoi que ce soit d'existant seul et séparé de toute autre chose)

Mikaël 14/09/2009 18:38

Cher Yves, En somme tu m'accuses d'éclectisme, c'est ça ? Je veux bien que tu développes ce thème, en effet. Cela m'intrigues d'être accusé d'éclectisme par qqn qui vantait ma "bonne cohérence intellectuelle" un peu plus tôt... J'aimerais aussi savoir en quoi cette remarque est pertinente par rapport à notre sujet sur les étants et les essences...

Yves 14/09/2009 14:07

Jean-Paul II (tu as de la chance !) va développer un peu ton problème."L'insistance sur la nécessité d'un rapport étroit de continuité entre la réflexion philosophique contemporaine et celle qu'a élaborée la tradition chrétienne tend à prévenir les risques inhérents à certains types de pensée particulièrement répandus aujourd'hui. Même si c'est sommairement, il me paraît opportun de m'arrêter à certaines de ces tendances afin de signaler leurs erreurs et les dangers qu'elles présentent pour l'activité philosophique. La première de ces tendances est celle que l'on nomme éclectisme, terme par lequel on désigne l'attitude de ceux qui, dans la recherche, dans l'enseignement et dans la discussion, même théologique, ont l'habitude d'adopter différentes idées empruntées à diverses philosophies, sans prêter attention ni à leur cohérence, ni à leur appartenance à un système, ni à leur contexte historique. On se place ainsi dans des conditions telles que l'on ne peut distinguer la part de vérité d'une pensée de ce qu'elle peut comporter d'erroné ou d'inapproprié. On rencontre aussi une forme extrême d'éclectisme dans l'usage rhétorique abusif de termes philosophiques auquel certains théologiens se laissent parfois aller. Ce genre d'exploitation ne contribue pas à la recherche de la vérité et ne prépare pas la raison — théologique ou philosophique — à argumenter de manière sérieuse et scientifique. L'étude rigoureuse et approfondie des doctrines philosophiques, de leur langage propre et du contexte où elles ont été conçues aide à surmonter les risques de l'éclectisme et permet de les intégrer de manière appropriée dans l'argumentation théologique".Faut-il encore que je développe ce thème dans lequel tu es plongé cher Miky ?Si tu n'arrives pas à saisir, je suis prêt à prendre du temps avec toi pour développer encore plus.

Mikaël 13/09/2009 12:55

Cher Yves, Ta citation de cet auteur au satanisme revendiqué ne me convient pas du tout comme réponse, donc je veux bien que tu développes car je ne trouve pas ça clair... Merci d'avance.