Les vertiges de l'analogie : une réponse à Matthieu

Publié le par Miky

Cher Matthieu,

Tu contestes quand je dis que tu ne tiens pas toujours compte de mes remarques. Néanmoins, ce nouvel article en est une parfaite illustration, puisque j'avais déjà sérieusement entamé ce genre de raisonnement analogique dans cet article que je t'invite à relire :

http://metazet.over-blog.com/article-2590098.html

Peut-être manque-t-il à mon article un exemple concret de raisonnement analogique comparable au tien mais qui mène pourtant à une conclusion manifestement fausse. En voici un :

ETAPE 1 : Constat d'une ressemblance poissons / dauphins :
Les poissons ont des nageoires / Les dauphins aussi
Les poissons vivent dans l'eau / Les dauphins aussi
Les poissons ont une forme hydrodynamique / Les dauphins aussi
Les poissons n'ont pas de poils / Les dauphins non plus.

ETAPE 2 : Remarque au sujet des poissons :
Les poissons ont des branchies et pondent des oeufs.

ETAPE 3 : Raisonnement analogique :
Donc sans doute que les dauphins doivent avoir aussi des branchies et doivent aussi pondre des oeufs.

... ce qui n'est pas le cas puisque se sont des mammifères placentaires.

Je ne suis pas d'accord non plus avec tes critiques du fidéisme. Selon toi, le fidéisme proclamerait que la foi est une adhésion aveugle. Si le fidéiste pense effectivement que la croyance en Dieu ne peut être véritablement rationnelle, cela ne veut pas dire qu'il pense nécessairement qu'elle est anti-rationnelle. De nombreux fidéistes peuvent tenter de vivre rationnellement leur croyance en Dieu en cherchant à l'intégrer aux connaissances scientifiques sur le monde. Ce n'est pas la même démarche que de vouloir fonder la croyance en Dieu sur ces mêmes connaissances scientifiques.

Ensuite, selon toi, le fidéisme conduirait à l'athéisme car il serait incertain. Toutefois, il n'y a pas besoin qu'une croyance soit fondée en raison pour qu'elle soit (quasi-)certaine (sinon pour tous, au moins pour la personne qui la professe). Le meilleur exemple que je puis te donner est celui de la croyance en la validité de la raison elle-même. La raison est-elle fondée en raison ? Quelle que soit la réponse que tu donneras à cette question, elle conduit à une impasse : soit tu considères que la raison est fondée en raison, mais alors à quoi cela t'avance-t-il puisque ce qui fonde est identique à ce que l'on cherche à fonder ? soit tu considères que la raison n'est pas fondée en raison, et en ce cas : soit tu décides de l'abandonner car elle n'a pas de fondement rationnel, soit tu assumes ton adhésion intuitive à la raison, malgré son absence de fondement rationnel...

Je crois au contraire que c'est l'évidentialisme qui conduit à l'athéisme, car si ta croyance en Dieu dépend d'aspects observables du monde, elle dépendra de la connaissance que l'on aura de ce monde. Tu ne peux pas nier qu'avant Darwin, il était beaucoup plus facile de croire en Dieu sur la base de l'observation de la nature, car on ne savait pas comment avait pu apparaître les êtres vivants dans toute leur diversité. A présent, on a une bonne théorie (certes imparfaite pour le moment) pour en rendre compte. Des interrogations demeurent, notamment au sujet  de l'apparition des premières cellules vivantes, et les évidentialistes en quète de preuves de Dieu se jettent stratégiquement sur ce trou non encore comblé de la connaissance. Peut-etre sera-t-il comblé un jour et il leur faudra se trouver un nouveau mystère, et ainsi de suite. L'évidentialisme ne se base pas tant sur la connaissance que l'on a du monde que sur l'ignorance qu'il nous reste à combler. Le Dieu des évidentialistes est donc un Dieu des trous, et comme il y aura sans doute toujours des trous, les évidentialistes les plus acharnés n'auront jamais l'impression de voir leurs thèses réfutées... mais elles deviendront de plus en plus difficile à soutenir. Et les plus éclairés finiront par devenir athées, agnostiques ou fidéistes.

Bien sûr, il arrive que certaines découvertes fassent (ou semblent faire) apparaître de plus gros trous qu'elles n'en bouchent. C'est le cas avec la mécanique quantique, le théorème d'incomplétude de Goëdel, la relativité, etc. C'est alors une véritable aubaine pour les évidentialistes qui y voient (c'est la "grande mode" en ce moment : http://notredamedesneiges.over-blog.com/article-5863957.html) toute une nouvelle terra incognita propre à alimenter leur "rêveries" théologiques...

NB : Le terme "rêveries" n'est pas à prendre de manière péjorative : on est bien face à un phénomène très similaire à celui que l'on observait autrefois, où les contrées lointaines et inexplorées étaient peuplées en imagination de créatures fabuleuses et légendaires...

Mais que d'un seul coup de vastes trous puissent apparaître dans notre connaissance ne valide pas pour autant cette démarche évidentialiste qui se trouve de toute manière disqualifiées pour des raisons de principe : l'analogie et l'abduction créatrice ne sont pas à elles seules des guides fiables vers la connaissance. Ce sont tout au plus des outils de recherche qui peuvent suggérer des pistes à explorer.

"Finitum non capax infiniti"

Amicalement,
Miky

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patrick hubert 09/03/2007 18:18

Croire: je doute que oui ou je doute que non.

ti'hamo 06/03/2007 09:43

oui, il me semblait bien, aussi, que c'était plutôt ça, le fidéisme. Raison et foi n'ont rien à voir, sont 2 mondes totalement séparéset sans lien.     finalement, ça arrange un peu tout le monde : ceux qui veulent vivre leur foi sans trop y réfléchir ni sans embêter personne avec,   et ceux qui veulent surtout ne pas être embêtés et se dire que tout ça est totalement irrationnel.
 
   Et puis je faisais tout de même une objection sur le fait de ne vouloir voir de Dieu qu'une "idée bouche-trou", que l'idée de dieu ne peut rationnellement venir que de manques dans la connaissance scientifique   -   et je faisais remarquer que, non.   et, à ce sujet, aps de réponse.   juste un vague petit désappointement vite réglé.
 
et, au passage, ceci :
"cette croyance fournit un principe de pensée et d'action qui a posteriori peut se montrer efficace "   efficace en quel sens ?  et selon quels critères ?

Matthieu 06/03/2007 00:49

Cher Miky,
Désolé de te donner l'impression de ne pas répondre à tes remarques, mais... de fait, ces premiers articles (d'une longue série je crois) consacrés à la question de l'existence de Dieu étaient surtout destinés à répondre aux légitimes interrogations du Pasteur Eric Georges sur "la constante insistance de l'Eglise Catholique sur la raison", et sur le lien (qui ne lui paraissait pas évident) entre métaphysique et évangélisation.
Tes critiques sur le raisonnement par analogie sont intéressantes, et elles en montrent bien effectivement les limites, je suis d'accord. Sauf que l'exemple que tu prends concerne les caractéristiques de l'être (en l'occurrence les poissons et les dauphins), et non l'être lui-même. Or, les preuves de l'existence de Dieu (c'est le Magistère de l'Eglise qui parle de "preuves" - cf Catéchisme § 31) ne reposent pas d'abord sur un raisonnement par analogie, mais plus fondamentalement sur le principe selon lequel : "seul l'être peut rendre compte de l'être". Et ici, il me paraît que le raisonnement par analogie peut s'appliquer en toute validité. Car, de la même manière que la Joconde a eu un génial auteur et ne s'est pas faite toute seule, de même, il est raisonnable de penser que l'univers ne peut trouver sa raison d'être seulement en lui-même, compte tenu surtout de ce que les sciences positives nous révèlent aujourd'hui, et qui me paraît foncièrement incompatible avec une vision athée du monde (nous y reviendrons).
J'avoue être extrêmement surpris à ce sujet que tu oses écrire "qu'avant Darwin, il était beaucoup plus facile de croire en Dieu"... Ne le prend pas mal Miky, mais il m'arrive parfois de songer, à te lire, que ton monde intellectuel est décidément très proche de celui du 19e siècle finissant! Pour ce qui concerne la théorie scientifique de l'Evolution, elle me paraît la meilleure confirmation de la doctrine métaphysique de la Création. Nous en reparlerons.
La raison est-elle fondée en raison? C'est une excellente question qui, à dire vrai, ne m'interesse pas, et que je n'aborde pas. Je dis simplement avec le Pape Benoît XVI que "la grande option du christianisme est l'option pour la rationalité et pour la priorité de la raison". Après quoi, libre à toi de "déraisonner" si tu le souhaites.
Cf. http://totus-tuus.over-blog.com/article-2554359.html
Quant au fidéisme, une petite définition s'impose. Je te propose celle de l'Encyclopédie Universalis : "D'après le fidéisme, la raison ne nous permet pas de connaître la nature des choses ; elle se borne à observer et à classer les apparences ; seule la foi, illuminant l'intelligence (elle-même intuitive, donc distincte de la raison, qui est analytique), nous fait connaître le fond des choses, c'est-à-dire les réalités spirituelles. En un sens plus précis, le fidéisme exclut que les vérités de foi comportent des préambules rationnels, prennent appui sur des démonstrations, incluent un noyau de rationalité qui pourrait être récupéré par une philosophie autonome. En un autre sens, également théologique, le fidéisme fait consister la foi dans la confiance en Dieu, non dans l'adhésion à des dogmes (...). De même que le rationalisme tend à surestimer la raison au point de professer que la science est l'unique source de vérité (récusant ainsi par avance toute croyance), de même le fidéisme tend à surestimer la foi au point de professer que la révélation est l'unique garantie du vrai (discréditant ainsi les efforts de toute activité rationnelle)."

Miky 05/03/2007 11:46

Ti'hamo,Ta réponse me déçoit un peu... d'habitude tu fais preuve de plus de rigueur. Mais peut-être es-tu pressé par le temps ?En effet, en pensant que mon article critique la croyance en Dieu, tu fais fausse route puisque j'y défend tout au contraire le fidéisme contre les objections de Matthieu (or le fidéisme est une certaine manière de croire en Dieu). Ce que je critique, c'est une certaine manière - qui se veut rationnelle - de prétendre prouver Dieu (Matthieu parle de "connaissance certaine, authentique, et rationnellement bien fondée") et qui repose sur un raisonnement par analogie.Dieu existe-t-il ? A mon avis on n'en sait rien et on ne peut rien en savoir (actuellement et humainement). Il reste que l'on peut fort bien y croire car cette croyance fournit un principe de pensée et d'action qui a posteriori peut se montrer efficace (et ainsi contribuer à son propre maintien).NB : Je ne crois pas au Hasard personnifié avec un grand H. Je constate l'existence du hasard statistique comme rencontre de deux chaînes causales indépendantes. Ca m'enquiquine de devoir revenir là-dessus une fois de plus alors que je me suis déjà expliqué sur ce sujet de nombreuses fois.

ti'hamo 05/03/2007 11:03

Tu ne peux pas nier qu'avant Darwin, il était beaucoup plus facile de croire en Dieu sur la base de l'observation de la nature, car on ne savait pas comment avait pu apparaître les êtres vivants dans toute leur diversité. A présent, on a une bonne théorie (certes imparfaite pour le moment) pour en rendre compte.
   Ben, non.  Tu as l'air de poser ça comme une...évidence  ;-)   mais personnellement j ene vois pas en quoi il était plus ou moins facile de croire en Dieu avant ou après Darwin.   De même qu'il n'était ni plus ni moins facile de croire en Dieu il y a 1000 ans ou dans 1000ans.
     Ce genre d'affirmation rappelle une certaine pensée scientiste, qui affirme plus ou moins explicitement que Dieu est juste un conte inventé par des ignorants,  et que plus l'Humanité progressera sur les chemins du Savoir, de la Connaissance et du Progrès,  plus dieu disparaitra de lui-même.        On a vu que ce n'est pas le cas, et que l'appel de la transcendance, de l'absolu,  d'"Autre Chose"  est en l'humain quel que soit son niveau de connaissance et de technique,     et en réponse à d'autres questions et aspirations que de simple "explications".
   Il serait donc peut-être temps de revoir cette croyance.
 
(au passage : si on veut jouer, notons que ça n'a rien d'"évident" qu'une bactérie se transforme spontanément en un autre organisme, que ça n'a jamais été observé d'ailleurs, de même que l'apparition spontanée de cellules vivantes dans un milieu qui n'en contenait absolument aucune s'appelle "génération spontanée" et était une croyance de savants du XIXe siècle,   justement parcequ'ils manquaient de connaissances et d'explications...    :-)    sur ce coup là, l'avocat du diable auriat beau jeu et partie facile de reprendre ce que tu dis à l'encontre de Dieu...à l'encontre de l'évolution !!   :-)
 
       D'autant que, si dieu n'est qu'un bouche-trou et que la probabilité de son existence décroisse avec l'avancée de nos connaissances    (c'est bien là le postulat qui sous-tend l'article),    alors un coryant devrait devenir moins croyant à mesure qu'il apprend,  et surtout ses motifs de croire ne devraient trouver leur source que dans des domaines qu'il ignore encore.
    Or, je peux témoigner ("soirée-témoignage, ce soir, suivi d'un temps-fort sur le Carême au stand du partage")  : ce n'est pas ce qui m'arrive  ;  plus je vois, plus j'apprends, plus je comprends,...et plus j'ai l'idée de Dieu  (pas l'expérience sensible de sa présence, ça, non, je ne connais pas, malheureusement...).
   à travers les arbres, les fourmis, le génome, l'enchevêtrement de l'ADN,  la marche d'un chat,  à travers le maillage serré de l'univers, ou entre les mailles,je sais pas trop,   dans la beauté d'une démonstration,   dans les huamins et chaque personne que je croise,  dans le lent et laborieux déploiement de leurs tréfonds  (non, je dissèque pas les gens), dans leurs chutes et dans leurs aspirations, dans les tentatives d'expansion, d'envol,  d'arrachage au lourd quotidien parfois d'une partie d'eux-même...
(et alllons-y pour la phrase historique :  "quand je dissèque un rat,  je vois Dieu")
...et quant aux trous, ben, j'attends ou cherche une explication, selon mes compétences,   puisque  "c'est ainsi car Dieu l'a voulu ainsi" ou "c'est comme ça car le Hasard l'a fait ainsi"   sont 2 "explications" qui ne me satisferont ni l'une ni l'autre puisque si je cherche,   je cherche alors à voir "comment ça marche".     :-)
 
(si ça se trouve, depuis le temps, tu scrute le fonds des cieux en te demandant  "ouais, et il est où, dieu, dans tout ça", alors que si tu laisse là ton téléscope et tu te retournes, il est dans ta chambre accoudé à ton bureau et il sirote une menthe à l'eau en te regardant sans rien dire, un petit sourire en coin...     :-D