Ce que peut la raison

Publié le par Miky

Aujourd'hui, afin de parer à d'éventuelles objections de Matthieu concernant mon article "Science ou métaphysique : il faut choisir" auquel il a déjà commencé à répondre, j'aimerais préciser quelque peu ma position concernant les capacités que je suis prêt à reconnaître à la raison. J'espère réussir à montrer que ma position est tout à fait logique et de bon sens.

A partir du moment où l'on veut bien admettre que la raison humaine est un élément de l'univers, et non pas l'inverse, ou encore que les deux s'identifient, alors on est en droit de penser que toute propriété, état ou disposition de la raison humaine ne saurait être une propriété, état ou disposition radicalement et absolument impossible à l'échelle de l'univers. La preuve : cette propriété, cet état ou cette disposition est instanciée à au moins un endroit : au sein de la raison humaine. Et ce qui existe au moins à un endroit n'est pas radicalement et absolument impossible. Ainsi, si la raison humaine est capable de concevoir un carré de couleur bleue, cela implique que les carrés de couleur bleue sont métaphysiquement possibles.

On retrouve ce genre de règle dans d'autres domaines. Ainsi, ce qui est possible (a fortiori ce qui est vrai) en droit français est possible en droit européen, car le droit français appartient au droit européen. Ce qui est possible (a fortiori ce qui est vrai) du fer, est possible pour les métaux, car le fer est un métal (par exemple, le fait que le fer peut être attiré par les aimants implique qu'il est possible que les métaux soient attirés par les aimants, même si certains métaux n'y sont pas et ne peuvent pas y être). Les mammifères peuvent avoir des poils. Cela implique qu'il est possible pour des animaux (les mammifères forment une classe du règne animal) d'avoir des poils.

Que la concevabilité implique la possibilité métaphysique, voilà quelque chose qui est assez communément admis, au moins si certaines règles sont respectées (cf. David Chalmers, "Does conceivability entail possibility?" ainsi que Mikaël Mugneret, Ontologie, sciences cognitives et identité personnelle, p. 361-378, pour une étude approfondie de cette question).

Mais qu'en est-il de l'inconcevabilité ? Implique-t-elle l'impossibilité métaphysique ? Ce serait le cas si la raison humaine s'identifiait à l'univers, ou encore si c'était l'univers qui était un élément de la raison humaine. Mais si on admet que l'univers est plus vaste et englobe la raison humaine, alors il est normal que certaines choses qui paraissent inconcevables pour la raison humaine soient en fait possibles métaphysiquement. Certaines choses qui sont impossibles en droit français peuvent être possibles en droit européen (par exemple, l'usage du cannabis n'est pas permis par le droit français, mais l'est par le droit européen, puisque certains pays d'Europe comme les Pays-Bas en autorisent la consommation). Il est impossible que des mammifères aient des plumes, mais cela n'empêche pas que des animaux en aient. La preuve en est que les oiseaux ont des plumes, etc.  Il y a certaines choses que l'entendement d'un chien ne peut concevoir ou saisir et dont nous savons pourtant qu'elles sont possibles et existent. L'univers n'a pas une structure "canine" parce que, pour une raison obscure, il faudrait qu'il puisse être compris par les chiens. Pourquoi alors aurait-il une structure humaine ? Pourquoi, si l'univers est plus vaste que la raison humaine et englobe cette dernière, faudrait-il que les lois qui le régissent soient compréhensibles par la raison humaine ?

On m'objectera que tel est le cas, du moins pour le moment. "L'incompréhensible, disait Einstein, c'est que l'univers soit compréhensible". Je ne nie pas qu'une certaine partie de l'univers soit compréhensible. Je ne nie pas que des théories purement mathématiques se trouvent parfois (souvent ?) entrer en concordance avec la réalité, alors qu'elles n'avaient pas été élaborées dans ce but. Toutefois, je conteste l'interprétation "mystique" qui est faite à partir de là.

Tout d'abord, pourquoi y aurait-il nécessairement une solution à l'énigme posée par la compréhensibilité de l'Univers ? Et pourquoi cette solution, si elle existe, serait-elle forcément l'existence de Dieu ?... La compréhensibilité de l'Univers n'a pas à être... compréhensible (!), conformément à ce que j'ai dit plus haut, notamment avec mon exemple de l'entendement canin.

Ensuite, je me demande si on n'est pas en train de sculpter un bloc de marbre tout en s'étonnant de la beauté de la statue qui y était contenue... L'univers ne nous apparait-il pas compréhensible justement parce que nous l'appréhendons à travers notre raison bien humaine ? Est-ce l'univers qui est intrinsèquement compréhensible, ou est-ce notre raison qui rend compréhensible un univers qui "se fiche bien" d'être compréhensible en soi ? Ce serait comme dire que l'univers est bidimensionnel. La preuve, quand on prend en photo l'univers, on en obtient que des images à deux dimensions... La compréhensibilité apparente de l'Univers pourrait n'être que la façon dont l'univers doit apparaître, lorsque ses structures sont projetés sur la "plaque sensible" de notre raison. Un aspect proprement incompréhensible de l'Univers, possiblement beaucoup plus vaste, pourrait tout bonnement être imperceptible à notre raison, à l'instar de la troisième dimension, qui est imperceptible pour l'appareil photo.

Enfin, si l'on veut bien admettre que notre raison humaine est le produit contingent d'une évolution biologique "dirigée" par la pression du milieu (donc de l'univers !), n'est-il pas normal de s'attendre à ce que la raison humaine soit bien adaptée à ce milieu (et donc à l'univers) ? Le contraire serait étonnant : comment une fonction biologique profondément inadaptée aux conditions de vie des organismes aurait-elle pu traverser ainsi des millions d'années d'évolution ?

Certes, l'évolution biologique n'explique pas tout. Elle n'explique pas pourquoi des élaborations mathématiques complexes se trouvent correspondrent à merveille à des structures profondes de l'univers dont l'impact sur la sélection naturelle semble pour le moins réduit. Par conséquent, il semble bien que la puissance de la raison outrepasse ce qui est suffisant pour conférer une bonne adaptation à la vie de chasseurs-cueilleurs du paléolithique supérieur (NB : notre cerveau et les dispositions innées de notre raison n'ont guère changés depuis l'homme de Crô-Magnon). Comment donc expliquer cette "valeur ajoutée" de la raison ?

Une piste pourrait être la suivante : l'évolution sociologique, culturelle, prend le relais de l'évolution biologique. La raison, telle qu'on la connaît aujourd'hui, n'est pas seulement un produit biologique. Elle est le fruit d'une élaboration au cours des siècles. De la logique d'Aristote jusqu'aux logiques flous, trivalentes, intuitionnistes, etc.; de l'inductivisme naïf jusqu'aux principes de la méthode scientifique ; la raison n'est pas une et monolithique. Encore de nos jours, des points de vue différents à son sujet existent, qu'il n'est pas aisé de départager. Cela ne concerne pas uniquement la sphère spécialisé des scientifiques. La psychologie cognitive montre que certaines façons naturelles de raisonner ne correspondent pas aux canons de la logique d'Aristote. On peut considérer ces façons de raisonner comme approximatives voire fausses. Néanmoins, certaines de ces façons de raisonner s'avèrent bien plus efficaces que la logique d'Aristote dans un certain nombre de situations de la vie courante. De même, certaines peuplades ont développé une logique qui par certains aspects, ne correspond pas à celle que l'on enseigne à l'école. Par exemple, le principe du tiers-exclu peut y être absent. Dans ces conditions, que sera une bonne raison ? la meilleure raison ?

Bien que l'on ne puisse pas se prononcer de manière absolue à ce sujet, on peut considérer qu'une bonne raison sera une raison qui tient compte de la réalité telle qu'on l'expérimente. Plus elle en tiendra compte, meilleure elle sera. C'est le réel, l'univers, qui, dans le cadre de l'évolution socio-culturelle, sera un critère d'évaluation/évolution de la raison, de même qu'il l'était, certes de manière moins explicite, dans le cadre de l'évolution biologique, par le biais de la sélection naturelle. La sélection, ici, n'est plus tant une compétition des organismes pour la vie et la reproduction, mais une compétitions des idées pour la description de l'univers observable. La raison pose des questions à l'univers, et l'univers, par ses réponses, guide la raison vers la vérité.

C'est pourquoi la raison ne peut, par ses seules forces, percer des mystères métaphysiques, car lorsqu'elle pose une question métaphysique à l'univers, ce dernier reste silencieux, en ce sens que les énoncés métaphysiques ne sont pas des énoncés d'observation.

L'Eglise catholique romaine soutient que la raison peut répondre à un certain nombre de questions métaphysiques, mais elle ne peut soutenir cette position qu'à la condition :

- Ou bien de réduire l'univers à la raison humaine, voire à un élément de cette dernière : ce faisant elle fait le lit du relativisme qu'elle prétend pourtant combattre ;

- Ou bien de poser l'existence d'un Dieu tout-puissant et tout amour qui a accordé à notre raison la faculté de répondre à un certain nombre de questions au sujet d'aspects du réels qui n'ont, par ailleurs, ni caractère contraignant par rapport à notre vie et à notre reproduction, ni caractère expérimentable par notre perception... Mais alors, l'Eglise ne peut plus prétendre pouvoir démontrer l'existence de Dieu par l'usage de la seule raison, puisque c'est précisément l'affirmation préalable de l'existence de Dieu qui permettra de soutenir la validité de l'usage de la raison dans la résolution des énigmes métaphysiques.

En conclusion, nous avons montré que la relation entre l'univers et la raison humaine implique que cette dernière peut nous renseigner sur ce qui est métaphysiquement possible, mais non pas sur ce qui est métaphysiquement impossible (et donc pas non plus sur ce qui est métaphysiquement nécessaire). Ceci étant dit, des questions restent en suspens : pourquoi l'univers semble-t-il compréhensible ? Mais cette question n'a pas forcément de réponse, ou du moins de réponses accessibles à la raison. On peut vouloir poser l'existence d'un Dieu (ce qui, rappelons-le, ne fait que remplacer beaucoup de grands mystères par un seul encore plus grand mystère), mais cette supposition est purement gratuite. De plus, et sans prétendre épuiser le problème, des réponses accessibles à la raison peuvent être proposées : la sélection naturelle, la sélection socio-culturelle, l'idée d'une raison qui ne peut représenter le réel qu'en l'adaptant à ses propres structures à la manière d'une plaque photographique qui ne peut représenter qu'en 2D un réel pourtant 3D.

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François de Monneron 10/05/2007 17:14

Cher Micky,
j'ai lu ton article sur ce que peut la raison. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de réduire le monde à la raison humaine pour faire de la métaphysique. Après tout, quand on n'a que des preuves inductives sous la main, il faut bien s'en contenter. Sur chaque question, notamment en métaphysique, il faut tendre vers la plus grande certitude possible, mais quand il n'y a aucun argument parfaitement déductif à se mettre sous la dent, pourquoi cracher sur les arguments inductifs ou d'une autre nature ? Dans tous les cas, le principe de base est le principe de crédulité : il faut croire que les choses sont comme elles semblent être, sauf s'il y a une apparence contraire et plus forte.
L'argument que j'ai formulé consiste à dire que si l'existence de la vie, puis celle de l'homme, est à la fois très bonne et d'une probabilité infime, il faut conclure qu'elle vient d'une cause intelligente, ou bien renoncer à un principe d'inférence que nous utilisons partout. Le principe de crédulité nous demande de conserver ce principe d'inférence, et de tirer la conclusion qui s'impose.
Le fait que Dieu soit invisible ne constitue pas une objection, car nous avons l'habitude d'inférer l'existence d'entités invisibles en faisant des inductions ou des abductions. Les électrons, les quanta, les trous noirs et les pulsars sont connus par inférence, et non perçus. A fortiori, les arguments purement déductifs utilisés en métaphysique (comme les preuves modales de l'existence de Dieu, de Leibniz, Plantinga ou Gödel) peuvent justifier la croyance à l'existence d'un être invisible. La seule chose à faire, dans une déduction, est de voir si les prémisses sont vraies et si l'inférence est valide. Si c'est le cas, la conclusion est certaine. Mais même dans le cas des inférences non-démonstratives, où la conclusion n'est pas absolument certaine, il peut être rationnel de l'admettre, s'il n'y a aucun indice contre elle (aucun indice plus fort). Et on peut admettre la conclusion sans oublier les limites des preuves disponibles.
C'est pourquoi je ne suis pas très sensible aux "méta-arguments" contre la métaphysique en général. Il faut procéder au cas par cas, en examinant chaque argument.
Cordialement,
François.