De la bonne méthode en métaphysique

Publié le par Miky

Cher Matthieu,

Dans ton article "Science ou métaphysique : faut-il choisir ?" tu me prêtes un bien piêtre opinion de la métaphysique. Dans ta réponse au commentaire de louismor, surtout, tu affirmes t'ériger :

"contre cette pensée qui consiste non pas seulement à séparer les domaines, mais à les hiérarchiser : la science au sommet de la connaissance humaine, et la métaphysique en deçà, comme aimable divertissement destiné à mettre du sens là où il n'y en a peut-être pas (Miky a quand même écrit que "vouloir chercher du sens à tout prix est une vaine entreprise"...)."

Il est vrai que j'ai un piêtre opinion de certaines formes de métaphysique. Je reconnais volontiers que par "métaphysique", jusqu'à présent, j'ai surtout entendu ces formes de métaphysiques que je relègue au rang d' "aimable divertissement". Mais, comme dans beaucoup d'autres domaines, une entreprise de discernement s'impose. Aussi, j'aimerais à présent préciser davantage ma pensée, et mettant en particulier en exergue les formes de métaphysique qui me paraissent les plus valables, et en précisant tout à la fois à quelles conditions et jusqu'à quel point je les estime pertinente.

Je te ferai tout d'abord remarqué que, loin d'exclure toute métaphysique de ma réflexion, la thèse de doctorat que j'ai soutenu s'insérait pleinement dans une problématique métaphysique.

Depuis au moins le livre de Peter Strawson, Les individus, il est d'usage de distinguer deux formes (non nécessairement exclusives l'une de l'autre) de métaphysique :

- la métaphysique descriptive ;

- la métaphysique révisionniste.

La métaphysique descriptive désigne une nouvelle façon de faire de la métaphysique qui se contente d'expliciter les présupposés ontologiques sous-jacents à l'action, à la pensée et au langage humains ordinaire et scientifique. Bien qu'elle puisse toucher à des sujets plus traditionnellement métaphysiques, elle démarre son analyse du réel le plus commun qui soit. Elle fait l'inventaire du mobilier de notre monde, tel qu'il se révèle à travers par exemple, la manière dont on en parle. Ainsi, si on prend au sérieux le langage naturel, il semble, au moins en première analyse, qu'il existe des choses telles que des objets qui persistent au cours du temps, des événements, des processus, des dispositions, des propriétés, de l'espace, du temps, etc. Ces notions peuvent présenter des incohérences internes. Ainsi, poser l'identité des objets au cours du temps abouti à des paradoxes (paradoxe du bateau de Thésée, paradoxes sorites, etc.). De plus, ces notions sont quelque peu bousculées si on analyse à présent le discours scientifique. Par exemple, la non-localité, en mécanique quantique, bouscule notre représentation a priori de l'espace. La métaphysique descriptive, cependant, se garde bien de toucher à quoi que ce soit, à vouloir réviser nos façons de voir le monde, de manière à les rendre cohérentes internalement ou externalement. Elle se garde d'en retrancher des éléments ou d'en incorporer d'autres.

Tel n'est pas le cas de la métaphysique révisionniste qui, elle, a l'ambition d'unifier nos façons de voir le monde et de les nettoyer de leurs contradictions internes. Cette ambition est louable, mais pour être menée à bien, elle doit s'appuyer sur une métaphysique descriptive la plus précise et exhaustive possible. Elle doit également s'efforcer de maximiser le rapport intelligibilité/révisions. Une théorie métaphysique qui apporte un gain d'intelligibilité considérable avec peu de révisions est préférable à une théorie métaphysique qui apporte peu d'intelligibilité au prix pourtant de modifications radicales de nos façons de voir le monde.

Un autre aspect important (et complémentaire du précédent) d'une bonne métaphysique révisionniste est qu'elle doit s'enraciner au mieux sur une ou plusieurs intuitions communes et fortes. Ces intuitions forment le socle à partir duquel on pourra, effectivement, proposer un raisonnement métaphysique convaincant. Il va de soi, me semble-t-il, qu'aucune conclusion métaphysique certaine (donc au-delà du physique, du perceptible) ne pourra jamais sortir d'un raisonnement logique n'impliquant que des prémisses empiriques. En effet, le seul raisonnement logique dont la validité soit de 100% est le raisonnement déductif, lequel ne permet pas de remonter au-delà de ce à quoi on l'applique (c'est un mode de raisonnement analytique). Le raisonnement inductif possède une certaine plausibilité, mais, appliqué à des prémisses purement empiriques, ne permet d'inférer que des conclusions empiriques. Même si ces dernières sont très générales et ne sont pas entièrement vérifiées, elles sont au moins en principe entièrement vérifiables. Enfin, le raisonnement abductif peut certes conduire à des propositions métaphysiques, mais ne pointe que des purs possibles (parmi une infinité d'autres), sans permettre de les hiérarchiser entre eux ou d'en évaluer la probabilité.

Pour qu'un raisonnement logique conduise à une conclusion métaphysique un tant soi peu probable, il doit nécessairement comporter au moins une prémisse extra-empirique, donc déjà métaphysique. Cette prémisse peut bien être intuitivement fortement probable, elle reste métaphysique, et peut donc être niée, je ne dis pas sans dommage (par exemple, nier le concept métaphysique de libre-arbitre peut avoir des conséquences dommageables...) mais tout au moins validement au regard de la logique et de l'expérience commune.

Peut-on parler de connaissance métaphysique ? Je rappelle qu'une connaissance est (au moins) une croyance vraie et justifiée. Une croyance métaphysique fondée sur un raisonnement logique valide comportant au moins une prémisse métaphysique (pouvant être une intuition métaphysique de base) peut valablement être dite justifiée. Est-elle vraie ? Si l'intuition qui fonde cette croyance est une intuition à la fois très forte et très commune, on peut être tenté de dire que oui, au moins en un sens large du terme "vrai". Parlons donc de connaissance métaphysique dans ce genre de cas. Je n'y vois pas d'objection majeure.

Néanmoins, si l'intuition fondatrice est faible et/ou n'emporte significativement pas une adhésion unanime, je préfèrerais que l'expression de "croyance justifiée" soit utilisé.

Enfin, les intuitions fondatrices elles-mêmes, parce qu'elles sont fondatrices, et non pas elles-mêmes fondées, je préfèrerais qu'on les qualifie simplement de croyances, voire de "croyances vraies" (quoique non-justifiées) lorsqu'elles sont fortes et communes.

Ces précisions terminologiques ne se veulent aucunement dépréciatives. Je tiens juste à utiliser les bons mots pour désigner les bons concepts.

Dans le cas de la croyance en Dieu, nous ne pouvons pas être, selon moi, ailleurs que dans le domaine de l'intuition fondatrice, et donc de la croyance simple (éventuellement, avec beaucoup de réserves, de la croyance vraie : certes, la croyance en Dieu est très répandue et parfois très forte, mais une forte minorité de gens ne croient pas en Dieu, et parmi ceux qui y croient, c'est très souvent une croyance secondaire et émoussée, loin d'une intime conviction centrale ; ainsi, parmi les gens qui se disent par ailleurs catholiques, environ un sur deux n'a qu'une foi somme toute superficielle et fragile, et une pratique encore plus inexistente...). Cela est dû à la nature particulière du concept de Dieu, censé se référer à un être tel qu'on ne peut en concevoir de plus grand, de plus parfait, de plus complet, de plus absolu. Quelle intuition pourrait bien être assez grande, parfaite, complète et absolue pour servir de fondement justificatif à cette croyance ? Aucun, par définition du terme Dieu... Il faut donc se "résigner" à ce que la croyance en Dieu ne puisse recevoir aucune justification.

Mais il y a une compensation qui m'apparaît non négligeable dans une optique de croyant : c'est qu'en contrepartie, la croyance en Dieu peut servir de principe fondateur propre à justifier toute autre croyance ou action (au moins du moment ou cette croyance ou cette action est tenue respectivement pour vraie ou bonne). Le concept de Dieu est une synthèse de tous les points de vue que l'on peut prendre sur le réel pour l'investiguer. La croyance en un Dieu, à condition d'être cohérente, n'est pas comme beaucoup de systèmes en -isme : matérialisme, spiritualisme, psychologisme, structuralisme, idéalisme, etc. une philosophie qui cherche à ramener l'ensemble du réel à un aspect de celui-ci éclairant tous les autres. Il n'opère pas de réductionnisme ontologique. Il opère au contraire la synthèse et le dépassement de tous ces points de vue particuliers et partiels. C'est l'option d'une ontologie maximaliste qui tient compte des diverses ontologies, et cherche à les réconcilier au lieu de les opposer. Le matérialisme n'est pas vrai tandis que le spiritualisme serait faux (ou inversemment). Le matérialisme est vrai, en ce sens qu'il correspond bel et bien à un aspect du réel, à une façon de voir l'univers ; le spiritualisme lui aussi est vrai, pour une raison semblable. Tous les -ismes sont vrais ou comportent une part de vérité, et trouvent en Dieu leur vérité commune. Voilà comment je peux envisager une croyance en Dieu cohérente.

Mais soulignons-le sans plus tarder : que Dieu soit cet "eldorado" ontologique ou toute ontologie prend sens ne prouve pas l'existence de Dieu. Car d'autres solutions restent valides : une ontologie réductiviste pourrait être la bonne (au détriment de toutes les autres), il se pourrait aussi qu'aucune ontologie ne soit la bonne, que les antiréalistes aient par conséquent raison et que le monde ne soit que pur apparaître sans être, etc.


Addendum du 18 septembre 2007 : Toute acquisition de connaissance empirique (selon mettons une perspective réaliste) peut être schématisée comme suit :

P^C^E ---> c

Où :
- P : désigne une ensemble de premiers principes admis.
- C : désigne l'ensemble des connaissances admises.
- E : est une proposition décrivant un état de fait expérimental
- c : est une proposition décrivant une nouvelle proposition admise comme résultat de la situation expérimentale.

Il est possible de faire de la métaphysique, et donc de discuter de la valeur de P, C et E, à partir de c. c peut être un résultat tout à fait contre-intuitif, ou mal s'insérer dans le corpus de connaissances disponibles C. Si, par ailleurs, on a pu vérifier que E est solidement attesté, alors peut-être que le problème réside en C ou en P. Mais revoir C est une tâche qui est cognitivement et financièrement coûteuse. Qui plus est, peut-être a-t-on de bonnes raisons de penser que les expériences fondant C sont valables. Or l'autre élément intervenant dans la constitution de C est P. On préfèrera donc peut-être se contenter de réexaminer P. Dans P, il y a :

- P' : qui sont les premiers principes directement impliqués dans l'obtention de c ; si on nie c, on devra donc nier P'.
- P'' : qui sont des premiers principes non impliqués dans l'obtention de c et dont certains contredisent c ou s'accordent mal avec c ; si on admet c, on devra donc nier P''.

Il faudra donc essayer de peser le pour et le contre, en vue de prendre une décision : garder c et P' et rejeter P'' ; garder P'' et rejeter c et P'. Peut-être aussi que de nouveaux premiers principes (P''') devront être posés, qui permettront de refonder autrement les connaissances devenues "orphelines" par suppression d'une certaine classe de premiers principes, et de rendre à nouveau raison des intuitions qui auraient pu justifier l'énonciation et le maintien des premiers principes supprimés.

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ti'hamo 25/04/2007 15:23

ah, non, c'était encore pas pareil.  J'ai re-re-précisé.  :-)

Miky 25/04/2007 09:37

Oui, j'avais vu, mais cette réfutation, je l'avais déjà réfutée avant même que tu la produises (cf. commentaire n°8 du fil cité) :-)

ti'hamo 24/04/2007 22:49

(au fait, je ne sais pas où le signaler, mais tu as vu qu'il y a un epetite révision à ta réfutation du raisonnement par analogie, au fait... :-)
http://totus-tuus.over-blog.com/article-5885488-6.html

:-)