Hommage à mon parrain

Publié le par Miky

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. » (Lamartine)


Mon parrain, Jean ZEHR, est décédé dimanche 15 novembre 2009, à 15 heures, à l'hôpital St Nicolas de Sarrebourg, là même où moi, son filleul, suis né. Je ne l'appelais jamais autrement que « parrain », lorsque je m'adressais à lui, comme si cela avait été son prénom ou son pseudonyme. Il est vrai qu'il s'est honorablement acquitté de sa tâche de parrain. Lorsque j'étais petit, nous dormions dans la même chambre, et tous les soirs, au coucher, il me lisait la Bible et m'apprenait à prier. Même lorsque, à son grand désarroi, vers mes 20 ans, je perdis la foi qu'il m'avait enseigné, je continuai de l'appeler « parrain ». Bien que mon baptême avait perdu tout son sens transcendant pour moi, il restait mon parrain dans mon cœur. Chose étonnante, c'était une appellation que je lui réservais lorsque je m'adressais à lui directement, ou lorsque je parlais de lui à des proches. Pour les autres, la plupart du temps, je parlais de lui comme de « mon oncle » voire « mon tonton », ce qu'il était aussi. Mais il était encore bien plus que ça : véritable deuxième papa et deuxième grand-père vu son âge, il a toujours été là, présent à mes côtés, ou par la pensée. Il s'occupait de moi lorsque j'étais petit et que mes parents devaient s'absenter. Avec ses mains de bûcheron, il parvenait même, pourtant, et étonnement, à faire office de deuxième maman. Il m'a appris à marcher, et cela reste gravé dans ma mémoire, bien qu'indirectement, par le témoignage qu'on m'en a apporté. Lorsqu'il avait dû se faire opérer de la vésicule biliaire, je refusai obstinément de marcher jusqu'à son retour de l'hôpital. A présent qu'il ne reviendra pas, comment trouver encore la force de vivre ?


Né le samedi 31 août 1929, à Lafrimbolle, ce n'est pas qu'un être cher que je viens de perdre, c'est toute une tranche de vie, une mémoire. Ayant connu dès son plus jeune âge l'horreur de la guerre, il avait dû arrêter sa scolarité, lui qui aimait tant s'instruire et qui aurait bien aimé être instituteur. Il sera bûcheron et débardeur, travaillera aussi quelques temps à la cimenterie de Héming ainsi qu'à la cotonnière de Val-et-Châtillon. Il s'occupera de ses parents malades jusqu'à la fin, ainsi que de sa jeune sœur de 17 ans sa cadette, Jeanine, ma mère. Il fera preuve d'abnégation, renonçant à fonder un foyer pour mieux se consacrer à sa famille. Personnage solitaire, mystérieux et sensible malgré les apparences, il était difficile de gagner son amitié, mais il était fidèle et dévoué. Le jardinage, les animaux (et notamment son regretté chien, Max), la nature, les matchs de catch à la télé, ainsi que quelques rares films (il faut le reconnaître, il n'était pas très bon public...), la lecture de romans historiques et de la Bible (bien que fréquentant peu les cultes, il était doté d'une Foi inébranlable et d'un vif intérêt pour la religion), et enfin et surtout le cercle restreint de sa famille, constituaient ses passions fondamentales. Son sens de l'humour, sa manière très sérieuse de raconter des bobards afin de faire le plaisantin, et surtout ses mémorables emportements, haut en couleur, bref en durée, et anodins quant à leurs motifs, nous manqueront beaucoup.


Aucune parole n'est plus appropriée que le silence pour parler du silence. Pourtant, parrain, où que tu sois, et même si tu n'es plus nulle part, j'aimerais te dédier ces quelques vers que j'ai composé tôt, le lendemain de ce jour tragique, après une nuit au sommeil difficile qui m'a promptement tiré hors du lit.


En cette après-midi d'automne, où la nature se meurt,

Tu la rejoins, toi qui l'aimait tant.

Malgré l'horloge qui indique la fuite des heures,

Tout s'est arrêté, suspendu est le temps.


A présent que la nuit tombe, le silence crie l'absence.

A présent, il n'y a plus de présent, plus de présence.

A présent, seul demeure le souvenir d'un bonheur révolu.

Avec l'espoir, avec l'avenir, il est mort, il s'est tu.


Le souvenir des jours de chaleur et de parole m'oppresse.

Rien ne peut me sauver de ma détresse.

Rien ne peut calmer ma tristesse.


Il est tard, bien trop tard, tout est fini.

Je suis pris de remords, je me dis « Ah si... ».

Ah si j'avais su que c'était pour aujourd'hui,


Je me serais empressé de te faire un dernier baiser

Pour te dire combien je t'aime et t'ai aimé.

Mais cela même n'aurait pas été assez.

Au regard de notre finitude, rien n'aurait été assez.


En cette après-midi d'automne, où la nature se meurt,

Tu la rejoins et, comble du paradoxe, tu ne le sais pas.

Alors que tu l'aimais tant, plus jamais tu ne la contempleras.

Ce paradoxe, dans son injustice, fait mon malheur.


Tu aimais la lecture, mais ne liras plus.

Tu m'as aimé, tu ne m'aimes plus.

Tu as été, tu n'es plus.


Cette injustice a un goût amer.

Le néant est pesant tel du bois de hêtre,

Et tire des larmes du tréfonds de mon être.

 

Enfin, j'aimerais vous lire aussi un passage biblique, tiré de l'Ecclésiaste, chapitre 9, versets 2 à 12. C'était un des livres bibliques préférés de mon parrain. C'était un des seuls, aussi, avec le Cantique des Cantiques, dont la lecture, malgré mon apostasie, m'était à peu près supportable. Je vous livre la version de Louis SEGOND, car c'était celle que mon parrain aimait le plus.

 

« 2. Tout arrive également à tous ; même sort pour le juste et pour le méchant, pour celui qui est bon et pur et pour celui qui est impur, pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas ; il en est du bon comme du pécheur, de celui qui jure comme de celui qui craint de jurer. 3. Ceci est un mal parmi tout ce qui se fait sous le soleil, c’est qu’il y a pour tous un même sort ; aussi le cœur des fils de l’homme est-il plein de méchanceté, et la folie est dans leur cœur pendant leur vie ; après quoi, ils vont chez les morts. Car, qui est excepté ? 4. Pour tous ceux qui vivent il y a de l’espérance ; et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. 5. Les vivants, en effet, savent qu’ils mourront ; mais les morts ne savent rien, et il n’y a pour eux plus de salaire, puisque leur mémoire est oubliée. 6. Et leur amour, et leur haine, et leur envie, ont déjà péri ; et ils n’auront plus jamais aucune part à tout ce qui se fait sous le soleil. 7. Va, mange avec joie ton pain, et bois gaiement ton vin ; car dès longtemps Dieu prend plaisir à ce que tu fais. 8. Qu’en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l’huile ne manque point sur ta tête. 9. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité ; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil. 10. Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. 11. J’ai encore vu sous le soleil que la course n’est point aux agiles ni la guerre aux vaillants, ni le pain aux sages, ni la richesse aux intelligents, ni la faveur aux savants ; car tout dépend pour eux du temps et des circonstances. 12. L’homme ne connaît pas non plus son heure, pareil aux poissons qui sont pris au filet fatal, et aux oiseaux qui sont pris au piège ; comme eux, les fils de l’homme sont enlacés au temps du malheur, lorsqu’il tombe sur eux tout à coup. »

 

Quelques dernières paroles que j'aimerais exprimer. Elles risquent de choquer certains d'entre vous, et je m'en excuse par avance, cependant elles sont sincères et fidèles à mon état d'âme du moment. Je me suis longtemps accroché à un vain espoir de guérison, j'espérais t'avoir encore auprès de moi jusqu'à tes cents ans au moins, ainsi que tu me l'avais promis. J'ai été naïf, je n'ai pas été à la hauteur. Je suis misérable, et ma vie est indigne de celle que tu as mené courageusement. Cependant, à présent que tu n'es plus là, je crois que je suis assez lucide pour ne pas céder à ce qui me paraît être des illusions consolantes. Elles me paraissent naïves, et pas à la hauteur. Elles me paraissent misérables et indignes du courage proprement humain de regarder la réalité en face, dans toute sa crudité, dans toute sa cruauté. Elles ne comblent pas mon cœur blessé par le silence glacé de la nuit qui t'a étreint. Seul le comblera peut-être mon propre effort pour me rendre digne de toi, digne de l'amour que tu m'as donné, et que je ne t'ai que bien imparfaitement rendu, malgré mon désir ardent, toujours entaché d'angoisse de te perdre, et contraint par la vie qui ne fait pas de cadeau, notamment en termes de recherches professionnelles (je sais que c'était un sujet qui te préoccupait particulièrement). Courageusement, il me faudra vivre, pour soutenir mes parents que j'aime très fort également. Avec mon épouse, que j'aime et qui me soutient dans cette épreuve, j'aspire plus que jamais à fonder une famille pour ne pas que la mort ait si facilement le dernier mot (à ce sujet, maman m'a dit que tes cornées serviront à quelqu'un, et cette pensée me met un peu de baume au cœur dans mon affliction : ta mort n'aura pas été totalement vaine pour tous). Je veux que nos enfants te connaissent et t'admirent. Je les aimerai comme tu m'as aimé, et comme j'aimerais que tu m'aimes encore, dans l'attente de te rejoindre au Royaume de l'Oubli. Oubli de la joie, mais aussi oubli des peines, et c'est une maigre consolation, mais elle a le mérite d'être réelle.


Val-et-Châtillon, le 16 novembre 2009 à 11h00.



Mikaël MUGNERET

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Mikaël 24/12/2009 00:18


"Pourquoi ne pas accepter ce message ?" :

Parce que je ne suis pas du genre à croire qqch uniquement parce que ça me fait du bien... Sinon, je pourrais aussi croire que je suis la personne la plus brillante de la Terre ;)


Yves 23/12/2009 17:45


Mes sincères condoléances.

C'est bête, tu serais chrétien, tu aurais la profonde conviction de le retrouver éternellement dans le Royaume de Dieu, Royaume de l'Amour. C'est ça le Dieu chrétien, c'est un Amour continuel entre
les personnes. Pourquoi ne pas accepter ce message ? Dieu nous aime Miky ! Jamais il ne nous oubliera sauf si tu veux en toute volonté l'oublier éternellement.


Mikaël 27/11/2009 12:21


Chère Tatiana,

Merci pour tes remarques élogieuses au sujet de mon blog. Elles me touchent d'autant plus, venant d'une catholique comme toi, étant donné que mon blog ne fait pas vraiment l'apologie du
christianisme (litote !)... En ce qui concerne mon parrain, merci également : je ne pouvais pas faire autrement que de lui rendre cet hommage, après tout ce qu'il a fait pour moi. Dommage qu'il
n'est plus là pour le lire... A moins que ça soit toi qui ait raison et qu'il existe toujours sous une autre forme. Mais avant d'en avoir une preuve (si j'en ai la preuve un jour), je préfère
croire qu'il ne reste rien de nous à notre mort (ce qui est plus logique compte tenu de ce que l'on sait sur le cerveau et son lien étroit avec le mental). Au moins, je ne peux que me laisser
agréablement surprendre. Enfin, rien, ce n'est pas tout à fait exact : les souvenirs qu'il laisse, l'influence qu'il a eu, cela fait un peu partie de lui quand même.

Gros bisous
Mikaël


Tatiana 27/11/2009 00:07


Cher Mikaël,

Un petit bonjour pour te dire qu'ici ça va, Cathy dort déjà (ou elle fait semblant...) et moi je m'accroche à ma thèse, thème : la plantation dans les Géorgiques...du grec à copier...je me donne
encore une heure du mat pour terminer.
Je trouve touchant le fait que tu parles de ton parrain, et trouve ton blog très enrichissant,
Pour le boulot, je te conseille pour le moment de donner des cours privés, après tu verras,
Bon, je te dis à bientôt, et merci pour ce beau site,

Tatidoc si je tiens bon


Mikaël 22/11/2009 20:21


Merci beaucoup Matthieu. Hélas, je doute que ta prière le fasse revenir, mais merci quand même.