Recherche

Mercredi 27 février 2008

 

La manière de voir qui est au fond celle de l'égoïste, est parfaitement juste, dans le domaine empirique. Au point de vue de l'expérience, la différence entre une personne et celle d'autrui paraît être absolue. Nous sommes divers quant à l'espace: cette diversité me sépare d'autrui, et par suite aussi, mon bien et mon mal de ceux d'autrui. - Mais d'abord, il faut le remarquer, la notion que nous avons de notre propre moi n'est pas de celles qui épuisent le sujet et l'éclairent jusque dans son dernier fond. Grâce à l'intuition que notre cerveau construit avec les données des sens, d'une manière par conséquent indirecte, nous connaissons notre propre corps : c'est un objet dans l'espace ; grâce au sens intime, nous connaissons la série continue de nos désirs, des actes de volonté qui naissent en nous à l'occasion de motifs venus du dehors, et enfin les mouvements multiples, tantôt forts, tantôt faibles, de notre volonté elle-même, mouvements auxquels en fin de compte se ramènent tous les faits dont nous avons sentiment. Mais c'est tout : la connaissance ne saurait se connaître à son tour. Le substrat lui-même de toute cette apparence, l'être en soi, l'être intérieur, celui qui veut et qui connaît, nous est inaccessible : nous n'avons de vue que sur le dehors ; au-dedans, ténèbres. Ainsi la connaissance que nous avons de nous-mêmes n'est ni complète, ni égale en profondeur à son sujet mais plutôt elle est superficielle ; une partie, la plus grande, la plus essentielle, de nous-mêmes, demeure pour nous une inconnue, un problème ; pour parler avec Kant : le moi ne se connaît qu'en qualité de phénomène, mais ce qu'il peut être en lui-même, il ne le connaît pas. - Or, en cette partie de nous, qui tombe sous notre connaissance, assurément chacun diffère nettement des autres ; mais il ne s'ensuit pas encore, qu'il en soit de même pour cette grande et essentielle partie qui demeure pour nous voilée et inconnue. Pour celle-là, il est du moins possible qu'elle soit en nous tous comme un fond unique et identique. Quel est le principe de toute multiplicité, de toute diversité numérique ? - L'espace et le temps : par eux seuls, elle est possible. Le multiple en effet ne peut être conçu ou représenté que sous forme de coexistence ou de succession. Maintenant les individus sont une multiplicité de ce genre : considérant donc que l'espace et le temps rendent la multiplicité possible, je les appelle le principium individuationis [principe d'individuation], sans m'inquiéter, si c'estbien dans ce sens que les scolastiques employaient cette expression.

Dans toute l'explication du monde telle que l'a donnée, avec sa merveilleuse profondeur, Kant, s'il y a un seul point dont la vérité ne puisse faire doute, c'est l'esthétique transcendantale, la théorie du caractère idéal de l'espace et du temps. La base en est si solide, qu'on n'a pu élever contre elle une seule objection vraisemblable. C'est là le triomphe de Kant : on peut la compter, cette théorie, parmi les bien rares doctrines métaphysiques vraiment établies, nos seules conquêtes réelles sur le terrain de la métaphysique. Dans cette théorie donc, l'espace et le temps sont les formes de notre faculté intuitive : elles lui appartiennent, et en conséquence n'appartiennent pas aux choses, aux objets de cette faculté ; aussi elles ne sauraient désormais être un caractère des choses en soi ; elles ne se rapportent qu'à l'apparence, les choses ne pouvant apparaître qu'à ce prix dans un esprit pour qui la connaissance du monde extérieur tient à des conditions physiologiques. Quant à la chose en soi, quant à l'essence vraie du monde, le temps et l'espace lui sont étrangers. Il faut en dire autant, par suite, de la multiplicité : cette essence vraie, qui est sous les innombrables apparences du monde des sens, doit donc être une ; et ce qu'elles manifestent toutes, c'est seulement l'unique, l'essence identique partout. Inversement, ce qui s'offre à nous sous forme de multiplicité, donc dans l'espace et le temps, ne saurait être chose en soi, et n'est que phénomène. Ce phénomène de plus n'existe par lui-même que pour notre esprit, un esprit soumis à des conditions multiples, et qui même dépend d'une fonction organique : hors de là, il n'est rien. Dans cette théorie, toute multiplicité est pure apparence : tous les individus de ce monde, coexistants et successifs, si infini qu'en soit le nombre, ne sont pourtant qu'un seul et même être, qui, présent en chacun d'eux, et partout identique, seul vraiment existant, se manifeste en tous : cette théorie est peut-être bien plus ancienne que Kant ; on pourrait dire qu'elle a toujours existé.  [...]

Donc, la multiplicité, la division n'atteint que le phénomène ; et c'est un seul et même être qui se manifeste dans tout ce qui vit. Ainsi ce n'est pas quand nous supprimons toute barrière entre le moi et le non-moi que nous nous trompons : c'est bien plutôt dans le cas contraire. Aussi cette dernière façon de voir, les Hindous la nomment Maïa, c'està-dire apparence, illusion, fantasmagorie. L'autre, comme nous l'avons vu, fait le fond même du phénomène de la pitié : la pitié n'en est que la traduction en fait. Ce serait donc là la base métaphysique de la morale ; tout se réduirait à ceci : qu'un individu se reconnaîtrait lui-même et son être propre, en un autre. Dès lors la sagesse pratique, la justice, la bonté, s'accorderaient enfin avec les doctrines les plus profondes où soit parvenue la sagesse théorique la plus avancée. Et le philosophe pratique, l'homme juste, bienfaisant, généreux, exprimerait par ses actes la même vérité qui est le résultat dernier des travaux du génie, des recherches laborieuses des philosophes théoriciens. Toutefois la vertu dépasse de beaucoup la sagesse théorique : celle-ci n'est jamais qu'une œuvre imparfaite, elle n'arrive à son but que par une route détournée, celle du raisonnement ; l'autre du premier pas s'y trouve portée. L'homme qui a la noblesse morale, quand le mérite intellectuel lui ferait défaut, révélerait encore par ses actes une pensée, une sagesse, la plus profonde, la plus sublime : il fait rougirl'homme de talent et de savoir, si ce dernier, par sa conduite, laisse voir que la grande vérité est restée dans son cœur comme une étrangère.

« L'individuation est réelle, le « principium individuationis » et la distinction des individus telle qu'il l'établit, constitue l'ordre des choses en soi. Chaque individu est un être radicalement différent de tous les autres. Dans mon moi seul réside tout ce que j'ai d'être véritable : tout le reste est nonmoi et me reste étranger. » Voilà un jugement en faveur duquel protestent mes os et ma chair, qui sert de principe à tout égoïsme, et qui s'exprime en fait par tout acte dépourvu de charité, injuste ou malicieux.

« L'individuation est une pure apparence : elle naît de l'espace et du temps, qui sont les formes créées par la faculté de connaître dont jouit mon cerveau, et imposées par elle à ses objets ; la multiplicité aussi et la distinction des individus sont une pure apparence, qui n'existe que dans l'idée que je me fais des choses. Mon être intérieur, véritable, est aussi bien au fond de tout ce qui vit, il y est tel qu'il m'apparaît à moi-même dans les limites de ma conscience. »-- Cette vérité, le sanscrit en a donné la formule définitive: « Tat twam asi », « Tu es cela » ; elle éclate aux yeux sous la forme de la pitié, principe de toute vertu véritable c'est-à-dire désintéressée, et trouve sa traduction réelle dans toute action bonne. C'est elle, en fin de compte, que nous invoquons quand nous faisons appel à la douceur, à la charité, quand nous demandons grâce plutôt que justice ; car alors nous ramenons notre auditeur à ce point de vue, d'où tous les êtres apparaissent fondus en un seul. Au contraire l'égoïsme, l'envie, la haine, l'esprit de persécution, la dureté, la rancune, les joies mauvaises, la cruauté viennent de l'autre idée, et s'appuient sur elle. Si nous sommes émus, heureux en apprenant, et plus encore en contemplant, mais surtout en accomplissant une action généreuse, c'est au fond que nous y trouvons une certitude, la certitude qu'il y a audelà de la multiplicité, des distinctions mises entre les individus par le « principium individuationis », une unité réelle, accessible même pour nous, car voilà qu'elle se manifeste dans les faits.

[...] Celle de ces deux pensées qui domine en nous perce non seulement dans chacune de nos actions, mais dans toute notre vie morale, dans tout notre état : c'est par là que l'âme d'un homme bon diffère si nettement de celle d'un méchant. Ce dernier sent partout une barrière infranchissable entre lui et tout le reste. Le monde pour lui est au sens le plus absolu un non-moi : il y voit avant tout un ennemi ; aussi la note fondamentale de sa vie est-elle la haine, le soupçon, l'envie, la joie maligne. - Au contraire, l'homme bon vit dans un monde qui est homogène avec sa propre essence : les autres ne sont pas pour lui un non-moi, mais il dit d'eux : C'est encore moi. Aussi se sent-il pour eux un ami naturel : il sent qu'au fond tout être tient à son être, il prend part directement au bien et au mal de tous ; et avec confiance, il attend d'eux la même sympathie. De là cette profonde sérénité qui règne en lui, cet air d'assurance, de tranquillité, de contentement, qui fait que chacun autour de lui se trouve bien. - Le méchant, dans sa détresse, ne compte pas sur l'aide des autres ; s'il y fait appel, c'est sans confiance ; s'il l'obtient, il n'en ressent nulle reconnaissance : il n'y peut guère voir qu'un effet de la folie d'autrui. Quant à reconnaître en un étranger son propre être, c'est ce dont il est bien incapable, même quand la vérité s'est manifestée à lui par des signes aussi indubitables. Et de là vient tout ce qu'il y a de monstrueux dans l'ingratitude. Cet isolement moral, où se renferme par nature, et inévitablement, le méchant, l'expose à tomber souvent dans le désespoir. - L'homme bon, lui, met autant de confiance dans l'appel qu'il adresse aux autres, qu'il sent en lui de bonne volonté toujours prête à leur porter secours. C'est, nous l'avons dit, que pour l'un l'humanité est un non-moi, et pour l'autre « c'est moi encore ». L'homme généreux, qui pardonne à son ennemi, et qui rend le bien pour le mal, voilà l'être sublime, digne des plus hautes louanges: il reconnaît le même être qu'il porte en lui, là même où cet être nie le plus fortement son identité.

Il n'est pas de bienfait pur, pas d'assistance vraiment et pleinement désintéressée, c'est-à-dire dont l'auteur s'inspire de la seule pensée de la détresse où est autrui, qui, examinée à fond, n'apparaisse comme un acte vraiment mystérieux, une sorte de mystique mise en pratique : car elle a son principe dans cette vérité même, qui fait le fond de toute mystique : et toute autre explication ici serait une erreur. Un homme fait l'aumône; il ne songe, ni de près ni de loin, à rien autre chose qu'à diminuer la misère qui tourmente ce pauvre : eh bien ! cet acte serait bien impossible, s'il ne savait qu'il est cet être même qui lui apparaît sous cette forme déplorable, s'il ne reconnaissait enfin son propre être, son être intime, dans cette apparence étrangère. Et voilà pourquoi, dans le précédent chapitre, j'ai appelé la pitié le grand mystère de l'éthique. Celui qui va à la mort pour sa patrie, est délivré de l'illusion, ne borne plus son être aux limites de sa personne : il l'étend, cet être, y embrasse tous ceux de son pays en qui il va continuer de vivre, et même les générations futures pour qui il fait ce qu'il fait. Ainsi la mort pour lui n'est que comme le clignement des yeux, qui n'interrompt pas la vision.

Voici un homme pour qui tous les autres ne sont qu'un non-moi ; au fond sa propre personne, seule, est pour lui vraiment réelle : les autres ne sont à vrai dire que fantômes ; il leur reconnaît une existence, mais relative : ils peuvent lui servir comme instruments de ses desseins, ou bien le contrarier, et voilà tout ; enfin entre sa personne et eux tous, il y a une distance immense, un abîme profond ; le voilà devant la mort : avec lui, toute réalité, le monde entier lui semble disparaître. Voyez cet autre : en tous ses semblables, bien plus, en tout ce qui a vie, il reconnaît son essence, il se reconnait ; son existence se fond dans l'existence de tous les vivants : par la mort, il ne perd qu'une faible portion de cette existence ; il subsiste en tous les autres, en qui toujours il a reconnu, aimé son essence, son être ; seulement l'illusion va tomber, l'illusion qui séparait sa conscience de toutes les autres. Ainsi s'explique, non pas entièrement, mais en grande partie, la conduite si différente que tiennent en face de la mort l'homme d'une bonté extraordinaire et le scélérat.

 

(Arthur Schonpenhauer, Fondement de la morale)

publié dans : Ethique, Morale et Questions de Moeurs par Miky communauté : Religions en toute liberté
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Mardi 19 février 2008

Lâcher Prise, ce n'est pas se montrer indifférent mais simplement admettre que l'on ne peut agir à la place de quelqu'un d'autre.
 
Lâcher prise, ce n'est pas couper les liens mais prendre conscience qu'il ne doit pas y avoir contrôle d'autrui. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas être passif, mais au contraire tirer une leçon des conséquences inhérentes à un évènement. 
 
Lâcher prise, c'est reconnaître ses limites, c'est à dire que le résultat final n'est pas entre nos mains. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas blâmer ou vouloir changer autrui, mais donner le meilleur de soi-même. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas prendre soin des autres mais se sentir concerne par eux. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas "assister" mais encourager. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas juger, mais accorder à autrui le droit d'Etre avec toutes ses imperfections comme champ d'expériences.
 
Lâcher prise, ce n'est pas s'occuper de tout ce qui arrive, mais laisser les autres gérer leur propre destin, source d'éveil. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas materner les autres, mais leur permettre d'affronter la réalité.

Lâcher prise, ce n'est pas rejeter, c'est au contraire accepter. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas harceler, sermonner ou gronder mais tenter de déceler ses propres faiblesses et de s'en défaire. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas adapter les choses à ses propres désirs, mais prendre chaque jour comme il vient et l'apprécier sans oublier de s'aider soi-même.
 
Lâcher prise, ce n'est pas critiquer ou corriger autrui, mais s'efforcer de devenir ce que l'on rêve de devenir. 
 
Lâcher prise, ce n'est pas regretter le passé, mais vivre et grandir pour l'avenir dans l'ici et maintenant. 
 
Lâcher prise, c'est craindre de moins en moins pour aimer de plus en plus.
 

Anonyme

publié dans : Ethique, Morale et Questions de Moeurs par Miky communauté : Religions en toute liberté
ajouter un commentaire commentaires (10)    créer un trackback recommander
Dimanche 14 octobre 2007
Bien que je considère que la non-exclusivité amoureuse et sexuelle (dans le cas des relations sexuelles naturellement non-reproductrices : cunnilingus, fellations, masturbation réciproque, caresses, baisers, tendresse, corps à corps dénudés, etc.) n'est pas intrinsèquement immorale, voire est intrinsèquement morale, en vertu du droit à la propriété (inaliénable d'après moi) de notre propre corps, et du fait que, n'est immoral (à mon humble avis) que ce qui diminue (chez soi et chez les autres) la liberté, l'amour, le bonheur, les capacités physiques et mentales, et n'est proprement moral que ce qui augmente (chez soi et chez les autres) ces mêmes paramètres :

- je considère qu'elle n'est pas absolument morale : dans certains cas, se conformer à l'exclusivité est un moindre mal (exemple : dans le cas où la personne avec laquelle on vit souffrirait beaucoup d'une absence d'exclusivité et/ou nous en ferait beaucoup pâtir... ;-)) ;

- je considère que (surtout et principalement dans notre société fondée sur la monogamie) : c'est un comportement à risque (bien que cela ne soit pas forcément immoral) de s'adonner au coït vaginal (qui n'est pas à confondre avec l'ensemble de la sexualité, cf. plus haut) avec n'importe qui ou même avec un(e) ami(e) (même protégé par un contraceptif, lesquels ne sont jamais efficaces à 100% ; comme rien me direz-vous, sauf que là, le risque est loin d'être négligeable), car cela peut avoir des conséquences fâcheuses (MST, grossesse non désirée) ; et c'est également un comportement à risque de s'adonner au cunnilingus ou à la fellation (voire même au baiser approfondi) avec n'importe qui, à cause des MST.

- je considère que si ces conséquences fâcheuses surviennent, il est alors immoral intrinsèquement (en particulier dans le cas d'une grossesse non-désirée, mais aussi s'il se trouvait que notre conjoint[e] soit contaminé[e] par une MST que l'on aurait choppé) de ne pas les assumer pleinement et jusqu'au bout ;

- dans le cas d'une grossesse non-désirée, les assumer pleinement et jusqu'au bout ne peut pas être avorter ou faire (pression pour faire) avorter (ça c'est plutôt renoncer lâchement à ses responsabilités) ; l'avortement ne devant, selon moi, que se limiter aux cas de risques vitaux pour la mère (voire à l'extrême limite, je pense qu'on peut le tolérer dans les cas de viol, ou du moins le comprendre et l'excuser grandement) ;

- les assumer pleinement et jusqu'au bout, en cas de grossesse, cela veut dire : assumer pleinement
(affectivement, intellectuellement, moralement, et matériellement) les deux foyers ainsi constitués (sa femme ou son mari, sa maîtresse ou son amant, les enfants eus avec les un[e]s, les enfants eus avec les autres) ; ainsi bien sûr que de supporter (sans broncher) les regards et paroles d'indignation qui ne manqueront pas de se porter sur votre personne (en bonne partie, donc, parce que nous vivons dans une société fondée sur la monogamie), puisque votre aventure ne sera pas restée une affaire privée qui en tant que telle ne regarde effectivement que vous et votre amant/maîtresse, mais se sera étalée sur la place publique (des enfants, c'est quand même une preuve assez tangible qu'il s'est passé qqch entre vous et ce monsieur ou cette madame...).

Autrement dit, la liberté morale que je défends en ce domaine va de paire avec la notion de responsabilité morale (qui en est le pendant et la conséquence nécessaires). Ma morale, donc, ne s'immisce pas trop dans la vie privée des gens, c'est vrai, mais elle n'en est pas moins, je pense, exigeante.


Voilà, je tenais à souligner ce point, à l'adresse de celles et ceux qui penseraient que j'ai des positions un peu légères sur la question ;-)
publié dans : Ethique, Morale et Questions de Moeurs par Miky
ajouter un commentaire commentaires (5)    créer un trackback recommander
Vendredi 12 octobre 2007
On sait que la morale catholique se base sur deux fondements : (1) la volonté supposée de Dieu, traduite par une série de commandements dans la Bible ; (2) une certaine conception de la loi naturelle, "naturelle" devant ici être compris comme "physico-téléologique" : il s'agit de respecter - dans chacun de ses actes - les fins qui apparaissent dans la Nature (ex. : la sexualité a pour fin la reproduction). Il importe peu que ces fins soient ontologiquement réelles ou simplement un effet de perspective dû à la sélection naturelle. En effet, la sélection naturelle va - fort logiquement - privilégier les formes de vie dont le comportement et les configurations sont les plus viables et perennes. Or, puisque l'Eglise catholique entend protéger avant toutes choses la Vie, il va de soi qu'en préconisant un comportement pro-Vie, elle travaille à ce que nous ne soyons pas victime de la sélection naturelle.

Mais ne va-t-elle pas trop loin en exigeant que chacun de nos actes se conforme à cette loi naturelle ? Il semble pourtant bien suffisant que notre vie s'y conforme dans l'ensemble, même si elle ne s'y conforme pas, à chaque fois. Ainsi quel est le problème à se masturber, si à côté de cela, on a une vie amoureuse et familiale épanouie ? Je pense que même dans l'optique spécifiquement théiste ou déiste suivant laquelle un dieu nous aurait créé, il n'y a pas de faute morale à cela.

En effet, admettons, que Dieu a créé le monde avec un certain projet en tête : il créé les organes génitaux afin d'assurer la reproduction des êtres vivants, etc. Effectivement, si l'homme décide de son propre chef d'utiliser ses organes reproducteurs d'une autre façon, on peut dire, en un certain sens, et en mettant beaucoup de guillemets, que c'est "pervers" (autant qu'est pervers le fait de décapsuler une canette avec une cuillère ou d'utiliser ses organes masticateurs pour machouiller un chewing-gum). Mais pourquoi donc serait-ce mal ou immoral ???? (c'est, d'après moi, aussi immoral que de décapsuler une cannette avec une cuillère ou d'utiliser ses organes masticateurs pour machouiller un chewing-gum). Je veux bien que les catholiques se donnent pour règle de ne pas pratiquer la masturbation, l'homosexualité, la fornication, etc., de même que dans certains monastères on pratique le voeu de silence, etc. mais pourquoi utiliser de si grands mots comme "mal" et "immoral" pour désigner des pratiques qui, en tant que telles et si elles se déroulent entre adultes responsables, éclairés et consentants, ne fait un mal effectif à personne ? (pas même à eux).

On m'objectera peut-être que ces comportements sont dû à une immaturité affective. D'une ce n'est pas toujours le cas, ou en tout cas rien n'indique que cela soit toujours le cas. De deux, pourquoi réprimander les conséquences, si ce sont les causes qui posent vraiment problème ? Ainsi que l'affirme Ruwen Ogien (La panique morale), la seule raison légitime d'interdire, par exemple, la prostitution serait qu'elle soit cause d'injustices, non pas qu'elle en soit la conséquence (ce qui n'est pas toujours vrai d'ailleurs), car alors on se trompe de cible : interdire la prostitution ne supprimera pas l'injustice. De trois, selon quels critères juger d'une immaturité affective sinon justement selon des critères précisément issus d'une vision "physico-téléologique" de la morale de chaque acte ?

Prenons une image. Imaginons que je sois un biochimiste qui a pour projet de faire de la bière : je laisse fermenter du houblon pour cela, et j'ai une idée du résultat final que cela devrait donner. Imaginons cependant que la levure que j'utilise, au lieu de ne donner que de l'alcool, donne également un autre composé inattendu, mais parfaitement sans incidence négative sur la santé (des consommateurs de bière... et des levures elles-mêmes) et le goût.
- Le projet général (faire de l'alcool) est respecté. Il ne s'est juste pas déroulé exactement comme prévu dans ses étapes, mais je ne vais pas me plaindre. Le résultat est là.
- Le phénomène observé, non prévu, peut s'avérer finalement très intéressant à étudier et peut pourquoi pas déboucher sur des applications concrètes.
- Enfin, la levure n'a pas à faire de l'alcool et que de l'alcool juste parce que c'est mon projet à moi de faire de l'alcool, et ce même si elle était libre. Je ne peux pas lui reprocher d'être immorale, surtout si je n'ai pas trouvé un moyen suffisament efficace pour lui faire comprendre mes objectifs et leur pertinence pour leur petite vie... (à supposer qu'il y en ait bien une !).

Je ne crois pas trahir de trop la pensée chrétienne en proposant que nous sommes en quelque sorte comme la levure de mon expérience de pensée face à un Dieu qui serait en quelque sorte comme le biochimiste de mon expérience de pensée. Mais même si cette possibilité est une réalité, je ne vois pas ce que cela change à la moralité ou à l'immoralité des pratiques homosexuelles, masturbatoires et autres...

Ma métaphore a bien entendu ses limites, mais loin d'en saboter la pertinence, elle en renforce la force démonstrative :
- Ainsi, Dieu est supposé aimer chacune de ses "levures" personnellement. Mais justement, comment reprocher à quelqu'un que l'on aime d'être immoral, uniquement parce qu'il ne se comporte pas de la façon qui nous ferait plaisir à nous ? Aimer, cela suppose de laisser libre la personne que l'on aime de faire ses expériences et ses découvertes par elle-même et pour elle-même ainsi que ses semblables... Aimer personnellement, c'est aussi aimer en tenant compte de la personnalité de chacun.
- Dieu est supposé omniscient. Par conséquent, il savait que cet "épiphénomène" pouvait bien ou devait bien se produire. Donc ce n'est même plus vraiment pertinent de parler de phénomène "non prévu", "inattendu", à son sujet...

Ce qui vient d'être dit vise à montrer, entre autres choses, que l'homosexualité, la polygamie, etc. ne sont pas des comportements forcément immoraux. Toutefois, cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il faille donner un statut juridique a toutes sortes d'unions. Etant pour ma part un libéral, je suis de toute façon assez pour la suppression pur et simple du mariage civil, et son remplacement par un contrat dans lequel l'Etat n'a pas à s'immiscer, à l'image de ce que propose Christian MICHEL dans son article "Mariage, Pacs,... de quoi je me mêle ?", Le Québecquois Libre, n° 144, 15 juillet 2004.
publié dans : Ethique, Morale et Questions de Moeurs par Miky
ajouter un commentaire commentaires (7)    créer un trackback recommander
Mardi 18 septembre 2007
Pour essayer enfin de répondre à Ti'hamo qui m'accuse d'être irrationnel en me faisant le défenseur d'une éthique objective au sein de mon cadre de pensée "matérialiste" et "athée" ou tout au moins "agnostique", j'ai recherché sur Internet si d'autres personnes avaient déjà soutenus une fondation rationnelle de l'éthique. Et j'ai découvert que mes propres intuitions et mes tentatives sommaires rejoignent dans l'ensemble l'argumentation beaucoup plus développée du philosophe autrichien K.O. Apel. A travers son ouvrage, L'éthique de la discussion, K.O. Apel développe l'idée suivant laquelle défendre des conceptions anti-éthique est en quelque sorte une contradiction performative (ou contradiction pragmatique), qui est le fait d'affirmer une chose alors que les conditions de son énonciation sont incompatibles avec la vérité de cette chose. Par exemple : "je n'existe pas" est une contradiction performative, car pour énoncer cette phrase, il faut exister, donc la phrase en question est nécessairement fausse (cela rejoint l'argumentation transcendantale chez Kant).

Comment, concrètement, K.O. Apel entend-t-il fonder rationnellement l'éthique à partir de cette notion de contradiction performative ? Je vous invite à le découvrir à travers 4 articles rédigés par Ludivine Thiaw-Po-Une et publiés sur son blog philosophique :

1) « Pourquoi, d’une manière générale, être moral » ?

Ludivine Thiaw-Po-Une envisage (à travers ce 4ème article) un ensemble d'objections et montre que, pour autant que l'on croit en la raison, ces objections ont une portée limitée.
publié dans : Ethique, Morale et Questions de Moeurs par Miky
ajouter un commentaire commentaires (5)    créer un trackback recommander

Connais-toi toi-même

Tempus fugit

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Syndication

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
Blog : Pour adultes sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus