Arguments par ignorance et hypothèses invérifiables

Publié le par Miky

En sciences, la rationalité (il s’agira, dans cet article, de la rationalité au sens de la logique, des mathématiques, des probabilités, des statistiques et des sciences, non pas d'une éventuelle rationalité « religieuse » qui reste encore à définir) intervient à sept niveaux distincts :

 

-         dans la sélection, parmi toutes les hypothèses disponibles et que l’on peut s’imaginer, de celles qui sont susceptibles de rendre raison de l’existence du phénomène observé ;

-          dans la formulation logique et mathématique de ces hypothèses ;

-          dans la déduction de conséquences empiriques de ces hypothèses ;

-          dans la conception d’un protocole expérimental adéquat pour les tester ;

-          dans la réalisation effective d’une expérience ;

-          dans la mesure et l’évaluation statistique des résultats de l’expérience ;

-         dans l’interprétation de ces mesures et les évaluations statistiques au regard de l’hypothèse testée.

 

Certaines personnes estiment que parfois, il est possible, dès le premier niveau, pour certains phénomènes, d’isoler un nombre fini et restreint d’hypothèses ou de classes d’hypothèses[1], sans passer par les niveaux suivants. Le test empirique d’hypothèses ne serait donc pas toujours nécessaire pour savoir si telle ou telle hypothèse a une bonne chance d’être vraie. En particulier, des hypothèses non testables pourraient légitimement être retenues et ajoutées ainsi à l’édifice des connaissances, au moins provisoirement au titre d’hypothèses probablement vraies, quasiment à côté des connaissances scientifiques « normales ».

  

A l’appui de cette vision des choses, on pourrait rappeler que, par exemple, l’hypothèse de dérive des continents était invérifiable du temps où elle a été proposée par Wegener, et que, pourtant, elle s’est avérée féconde et juste bien plus tard. Wegener s’était contenté de partir d’observations curieuses sur, par exemple, la forme des littoraux est-américains et ouest-eurafricains qui semblent pouvoir s’emboîter comme les pièces d’un puzzle, et sur la présence de fossiles identiques dans les couches triasiques en Amérique du Sud et en Afrique. Sur cette base, il avait inféré la dérive des continents, comme meilleure explication à ces observations, en opposition avec l’état de la connaissance à cette époque. En effet, aucun processus plausible ne semblait pouvoir expliquer comment les continents se seraient ainsi déplacés au fil des âges.

  

Cependant, une telle intuition géniale aurait pu être un gigantesque fiasco. En effet, la même démarche a aussi fondé la croyance en toute sortes de divinités présidant aux phénomènes météorologiques, parce qu’à l’époque, on ne voyait pas comment des phénomènes naturels pouvaient en être responsables. D’un point de vue exclusivement rationnel, nous ne croyons donc pas qu’une hypothèse puisse avoir une quelconque valeur épistémique, sous le seul prétexte qu’elle serait la meilleure explication possible, sans passer par le crible du test empirique. D’autant plus qu’il n’est pas possible de savoir si une explication est la meilleure possible. Tout au plus, elle peut être la meilleure de celles dont nous disposons, la meilleure de celles à laquelle nous avons pensé, voire la meilleure de celles que notre structure biologique nous permet d’imaginer.

 

On croit souvent que, ou bien tout doit pouvoir être explicable et compréhensible pour la raison, ou bien cela légitime l’appel au transcendant, à des causes qui échappent, par leur nature même, à cette raison. Cependant, l’usage correct de la raison peut nous permettre de comprendre pourquoi certaines choses lui échappent, sans que cela soit nécessairement de la nature de ces choses là de lui échapper, mais plutôt de la nature de la raison de ne point pouvoir les atteindre. N’oublions pas, ainsi que le souligne Jean Bricmont, qu’il est tout à fait normal que nous ne puissions pas tout comprendre et pas tout expliquer dans l’Univers, à partir du moment où l’on admet que notre cerveau n’est jamais qu’un produit contingent de l’évolution néo-darwinienne des êtres vivants, sous l’effet d’une pression adaptative :

 

« La peur d’admettre qu’il existe des limites à la raison est facile à comprendre ; très souvent le discours religieux procède de la façon suivante : on part de problèmes qui ne sont pas résolus par la science, mettons l’origine de la conscience ou les fondements de la mécanique quantique et on en “déduit” qu’il y a du transcendant […]. C’est ce que les anglo-saxons appellent le “dieu des trous”. Il y des trous dans nos connaissances, donc il y a du divin. Mais c’est justement ce saut qu’il faut refuser, plutôt que de tenter de nier notre ignorance. La démarche religieuse revient à réifier l’ignorance. Une fois que cette démarche est mise au clair, son illogisme est flagrant. Les chiens, pour prendre un autre animal que l’homme, ne comprennent pas les lois de la mécanique céleste. Mais ça ne prouve nullement qu’il y a une transcendance. Le discours religieux ne doit pas s’appuyer seulement sur les “limites de la science”, mais sur des arguments qui le justifient. »[2].

  

Le rôle d’une explication rationnelle est de relier logiquement des faits empiriques, pas de poser de mystérieux principes exerçant un mystérieux pouvoir causal sur la réalité observable (tels les fameuses vertus dormitives de l’opium censées expliquer pourquoi la consommation d’opium fait plonger dans le sommeil).

  

Par exemple, certaines personnes soutiennent que la ressemblance frappante entre les ailes des phasmes et les feuilles des arbres sur lesquels ils vivent est bien trop parfaite pour qu’elle ne soit que le résultat du hasard des mutations et de la sélection naturelle. Ne voyant pas quelle cause naturelle possible pourrait expliquer ce phénomène, elles estiment donc probable l’existence d’un dessein dans la nature, et donc, au choix : de Dieu, de la force vitale, des âmes groupes, des extraterrestres, etc. Outre qu’il n’y a peut-être rien de si mystérieux dans les ailes des phasmes[3], l’hypothèse formulée a le défaut de ne pas découler d’une inférence logiquement ou même statistiquement contraignante. Et son caractère invérifiable empêche de savoir si l’inférence est au moins valide dans les faits.

 

La faiblesse de cette démarche, c’est qu’elle repose sur un argument par l’ignorance (argumentum ad ignorantum) sophistiqué, que nous pouvons illustrer comme suit :

 

1.      Je n’arrive pas, malgré tous mes efforts et ma bonne volonté, à m’expliquer les phénomènes bizarres P1, P2 et P3[4] à l’aide des théories admises T1, T2, T3,…, Tn, et personne jusqu’à présent n’y arrive de manière satisfaisante.

2.      Donc, P1, P2 et P3 sont inexplicables par les théories T1, T2, T3,…, Tn.

3.      La théorie Tn+1, non encore admise, expliquerait très bien P1, P2 et P3.

4.      Je n’arrive pas, malgré tous mes efforts et ma bonne volonté, à trouver une théorie Tn+2, Tn+3, Tn+4, etc. qui explique mieux P1, P2 et/ou P3 que Tn+1, et personne jusqu’à présent n’y arrive de manière satisfaisante.

5.      Donc, la théorie Tn+1 est probablement vraie.

 

Si le passage de 1 à 2 peut se comprendre, lorsque T1, T2, T3,…, Tn sont des théories suffisamment formalisées, complètes, réfutables et pas trop vastes[5], en revanche, cela devient douteux quand l’une ou l’autre de ces conditions n’est pas respectée. Ainsi, les principes qui fondent la démarche scientifique ne sont pas réfutables et l’espace logique qu’ils dessinent est indéfini. Par suite, ce n’est pas parce que l’on n’a pas réussi à expliquer scientifiquement un phénomène P, que cela signifie nécessairement que ce phénomène P est scientifiquement inexplicable. L’introduction d’entités surnaturelles ne peut donc pas être justifiée de la sorte.

 

Ensuite, à supposer que l’étape 2 soit validée, ainsi que la 3 et la 4, le passage de 4 à 5 est encore bien plus problématique. Ce n’est pas parce que Tn+1 est la meilleure théorie que nous ayons trouvé, que cela signifie que cette théorie est bonne. Il y a une sous-détermination des théories par les faits, donc, pour un certain corpus de données, il y a virtuellement une infinité de théories qui peuvent en rendre compte. Comment réduire ce nombre ? Une certaine mauvaise compréhension du rasoir d’Occam pourrait faire choisir les théories qui nous paraissent les plus simples intrinsèquement, les moins éloignées de ce que l’on connaît. Mais ce choix est arbitraire. Pourquoi l’inconnu devrait-il être nécessairement simple et ressemblant au connu ? Le rasoir d’Occam est un outil heuristique, pas une loi métaphysique. De plus, si l’on veut utiliser le rasoir d’Occam correctement, ne convient-il pas d’expurger de notre théorie tout ce qui est sans conséquences empiriques comme non pertinent dans l’explication ? Mais si notre théorie est entièrement irréfutable, cette opération a pour effet radical de… la supprimer entièrement ! Enfin presque, il ne reste plus que notre explanandum de départ (le seul aspect « vérifiable » de notre théorie), qui devient dès lors son propre explananda… Nous voilà bien avancé : les phénomènes P1, P2 et P3 ont eu lieu… parce qu’ils ont eu lieu ! Ce sont des faits bruts, en somme, auquel on aura juste trouvé un nom (Tn+1) et une définition (P1, P2 et P3). Mais à moins d’être essentialiste, un nom et une définition ne sont que pures conventions, ils ne renvoient pas nécessairement à une réalité sous-jacente. Les mots que nous utilisons pour décrire ce que nous percevons n’ont pas le « pouvoir magique » de créer des essences[6].

 

D’un point de vue exclusivement rationnel, une théorie qui en dit plus que les faits déjà connus n’est utile que pour autant que ce qu’elle dit en plus des faits déjà connus nous permet d’en découvrir d’autres, c’est-à-dire que ce qu’elle nous dit en plus des faits déjà connus est vérifiable ; et elle n’est admissible que pour autant que tous les faits ainsi découverts la confirment. S’il y a, ne serait-ce qu’un fait que cette théorie n’explique pas, alors elle est incomplète (ce qui n’est pas si grave, c’est le cas de toutes les théories actuelles) et on pourra chercher à la compléter. S’il y a, ne serait-ce qu’un fait qui contredit cette théorie, c’est qu’elle n’est pas une description tout à fait exacte de la réalité (il faudra alors restreindre son domaine de validité). S’il y a, ne serait-ce qu’une hypothèse invérifiable dans cette théorie, cette hypothèse doit être supprimée car elle est inutile : une fois ôtée, la théorie expliquera tout aussi bien les faits que l’on observe déjà, ainsi que tout ceux que l’on pourra être amenés à observer si cette théorie est une description fidèle de la réalité.

  

Reconnaissons donc que les personnes qui vont inférer, mettons Dieu, sur la base de la soi-disant harmonie de la Nature , du « calibrage fin » des constantes cosmologiques, de la « complexité irréductible » de l’œil, etc. ne le font pas uniquement pour des motifs rationnels et/ou empiriques, mais aussi pour des motifs émotionnels, par sentiment religieux, sens du sacré, par anthropomorphisme, par analogie, parce que cela donne sens à leur vie, que cette idée est belle, consolante, motivante, morale, riche d’images et de symboles, vieille d’une longue tradition, etc.

Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que ces motifs sont nécessairement mauvais et que ces gens ont torts de croire en Dieu, mais seulement de mettre au clair leur argumentation, de montrer qu’elle n’est pas basée, contrairement à ce qu’ils pensent et/ou veulent faire croire, sur la seule raison.

Il ne s’agit pas non plus d’affirmer pour autant que le croyant en Dieu doit mettre sa raison de côté. Je ne dis pas que la raison, aidée par la foi, ne peut pas donner de bons motifs de croire, je dis seulement que seule, elle est impuissante à justifier une croyance en du surnaturel. Et par conséquent, dire des athées qu’ils déraisonnent (certains croyants le pensent) est une accusation injuste. Il est, au contraire, tout à fait normal d’être athée lorsque l’on part du principe de ne fonder ses croyances que sur la base de la raison et de l’expérience uniquement. Maintenant, savoir s’il faut ou non baser ses croyances seulement sur la base de la raison et de l’expérience est une toute autre question...

Miky



 

[1]      On définira une classe d’hypothèses comme un ensemble d’hypothèses ayant une structure commune.  

[2]     Jean Bricmont, Qu’est-ce que le matérialisme scientifique ? [en ligne], crée le 11 mai 2000, Disponible sur Internet : < http://dogma.free.fr/txt/JB-MatSc.htm >

[3]     Il faudrait vérifier le degré de ressemblance effectif entre leurs ailes et les feuilles d’arbres, et voir s’il n’y a vraiment aucune hypothèse naturaliste qui puisse l’expliquer. Pour le besoin de l’argument, nous assumerons que les ailes des phasmes posent véritablement problème au néo-darwinisme.

[4]     Que ces phénomènes P1, P2 et P3 présentent ou non un air de famille ne change rien pour la suite de notre propos.

[5]     Avec certaines réserves toutefois, car les théories sont des modèles de la réalité et non la réalité elle-même, par conséquent, elles peuvent avoir des exceptions sans que cela justifie leur abandon. De plus, une théorie n’est jamais entièrement fausse car elle exprime un rapport. Par conséquent, elle peut rester valide comme approximation d’une autre théorie englobante sur un certain domaine de validité. Par exemple, la physique newtonienne est une bonne approximation de la physique quantique en ce qui concerne les objets macroscopiques.

      [6]     Par exemple, et d’un point de vue exclusivement rationnel, le monde n’étant pas parfait, les partisans de l’argument du dessein ne devraient pas en inférer l’existence d’un créateur parfait ; ensuite : Dieu est supposé avoir le pouvoir de changer l’eau en vin, mais puisqu’on ne constate pas de telles choses dans le monde, alors il n’est pas besoin de supposer qu’il peut les réaliser ; Dieu est supposé être éternel,  mais un principe périssable suffit à expliquer autant ce que l’on observe ; Dieu est supposé nous aimer et s’occuper de nous, mais tout se passe comme si ce n’était pas le cas, donc cette hypothèse n’ajoute pas de pouvoir explicatif ; Dieu est censé juger les âmes après la mort, mais cela est invérifiable donc nous n’avons pas besoin de cette hypothèse pour comprendre les données de l’expérience, etc. Une fois que nous avons débarrassé l’hypothèse Dieu de ce qu’elle contient d’invérifiable et de superflu, on se retrouve avec une théorie qui colle tant et si bien à nos données empiriques de départ, qu’elle ne fait, pour ainsi dire, plus qu’un avec elles…

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Anna 02/05/2006 18:51

Salut Miki,
Effectivement, je m'adressais à Mathieu. Je t'avoue que je suis plus à l'aise sur les questions juridiques et de sciences po.

Matthieu 02/05/2006 07:59

Chère Anna, je répond à ta question sur mon Blog :
http://totus-tuus.over-blog.com/article-2585811-6.html#anchorComment

Miky 30/04/2006 21:17

Salut Anna,
"Et je ne peux m'empêcher de me répéter mais ton article "Dieu existe-il" démontre que le doute est déja instillé. Si Dieu est, cela suffit, pas besoin de le démontrer."
Tu parles de cet article ? : Croyez-vous que Dieu existe ? ; ou tu t'adresses à Matthieu ?
En tout cas, je pense que l'on ne peut que douter de l'(in)existence de Dieu, à moins de prétendre accéder à l'absolu.
"Par contre, ton article sur la sécularisation  me laisse qq peu perplexe; si tu réfutes l'idée que la religion ne doit pas se contenter de la sphère privée, donc entrer dans la sphère politique, que faire des non-croyants, de ceux qui refuse toute idée de Dieu??? Finalement, d'une certaine manière, c'est l'idée de pluralisme que tu rejetes, même si ce n'est pas ton intention première. C'est de cette manière que l'on aboutit à des situations dangereuses,  je pense bien sûr au juge Tosti condamné pour avoir refusé de statuer sous un crucifix."
Bon, ben vraissemblablement c'est à Matthieu que tu t'adresses, vue qu'en ce qui me concerne, je suis pour cantonner la religion à la sphère privée. Je pense que mon commentaire à l'article de Matthieu ne souffre d'aucune ambiguïté à ce sujet.
Amicalement,
Miky

Anna 30/04/2006 20:03

Salut Miki,
Je te remercie pour ces références; d'ailleurs, cela fait qq jours que j'ai commencé à relire Karl Popper.  Je progresse donc ..
Ce que dit Mathieu est très intéressant, il fait le constat de l'inculture scientifique d'une grande partie de la population (je suis la première concernée) mais justement, cette ignorance dans laquelle la population est maintenue (volontaire ou non) a toujours servi la cause des voleurs d'âmes (c'est ainsi que j'appelle les Eglises ou les autorités religieuses etc.). Je pense au livre de Charpak et Omnes "Soyez savant, Devenez prophète". Etant plus à l'aise en histoire qu'en science, je ne peux m'empêcher de constater que l'Eglise a fait preuve d'une grande hostilité à l'égard de la science. Hier, j'ai découvert avec stupéfaction que le pape Léon XII avait condamné les premières tentatives de vaccination... (un livre de Odon Vallé, le dictionnaire des idées reçues sur la religion).
Et je ne peux m'empêcher de me répéter mais ton article "Dieu existe-il" démontre que le doute est déja instillé. Si Dieu est, cela suffit, pas besoin de le démontrer. 
Par contre, ton article sur la sécularisation  me laisse qq peu perplexe; si tu réfutes l'idée que la religion ne doit pas se contenter de la sphère privée, donc entrer dans la sphère politique, que faire des non-croyants, de ceux qui refuse toute idée de Dieu??? Finalement, d'une certaine manière, c'est l'idée de pluralisme que tu rejetes, même si ce n'est pas ton intention première. C'est de cette manière que l'on aboutit à des situations dangereuses,  je pense bien sûr au juge Tosti condamné pour avoir refusé de statuer sous un crucifix.

Angelus Domini 29/04/2006 16:23

« La raison : Mais toi qui veux te connaître, sais-tu si tu existes?Augustin : Je le sais.La raison : D’où le sais-tu ?Augustin : Je l’ignore.La raison : As-tu conscience de toi comme d’un être simple ou composé ?Augustin : Je l’ignore.La raison : Sais-tu si tu es mis en mouvement ?Augustin : Je l’ignore.La raison : Sais-tu si tu penses ?Augustin : Je le sais.La raison : Il est donc vrai que tu penses ?Augustin: Cela est vrai. »